«Le pape n’a pas voulu accepter ma démission», dit l’archevêque sur un ton aussi impénétrable que les voies du Vatican… A peine croyable mais vrai, et contre toute attente, le pape François a donc refusé ce lundi la proposition venue de la bouche même du cardinal français Philippe Barbarin, condamné à 6 mois de prison avec sursis pour non-dénonciation d’abus sexuels d’un prêtre:

Le souverain pontife a invoqué «la présomption d’innocence», il préfère attendre le jugement de la cour d’appel, en somme, et laisse à l’archevêque de Lyon «agir en son âme et conscience», selon les médias français qu’a lus l’AFP. En attendant l’éventuelle rédemption, celui-ci va confier l’administration de son diocèse à un vicaire général.

Ici: tous les articles du «Temps» sur l’affaire Barbarin

C’est à lui qu'«il revient de manifester […] son souci pastoral», selon la rhétorique de La Croix. Il avait choisi de ne pas démissionner avant son procès «afin de répondre de ses actes devant la justice en pleine responsabilité […] il s’écarte maintenant pour le bien du diocèse. Cette cohérence mérite le respect.» Peut-être, mais alors où est celle du Saint-Siège, de «responsabilité»? se demande Courrier international. «En plein milieu de la tempête […] des scandales de pédophilie», aux yeux d’El País, le verdict suscite «la surprise», «una sorpresa».

La grande lessive inachevée: le Vatican et la pédophilie

Même optique dans Le Monde, pour lequel «cette décision du pontife argentin risque d’accroître le désarroi des catholiques français face à une affaire qui dure depuis déjà trois ans et demi, et d’entretenir le doute sur la résolution de l’Eglise catholique» à combattre vigoureusement «les pédocriminels et les évêques qui les protègent». De facto, le pape craignait de rendre un jugement lui-même en reconnaissant la culpabilité de l’archevêque, s’il avait accepté sa démission. «En France, cet argument aura sans doute du mal à convaincre.»

D’ailleurs, dans Le Parisien, Michelle, 78 ans, paroissienne croisée à l’église Saint-Léon à Paris, confesse qu’elle n’a «jamais eu une passion délirante» pour le pape François, qu’elle juge «déroutant». «Mais là, je suis choquée, il donne l’impression de vouloir protéger l’Eglise», lui reproche cette retraitée, ancienne chargée de mission au Ministère des affaires étrangères et mécontente de cette «vraie fausse sortie» du cardinal Barbarin. François Devaux, cofondateur de l’association La Parole libérée, qui regroupe des victimes de prêtres, a aussi jugé que le refus du pape constituait «l’erreur de trop». A tel point que certains y voient une «papauté antéchristique»:

Car voilà «qui contredit complètement la ligne collaborative avec la justice proposée par le pape», pour El País. Et de quoi «scandaliser» encore un peu plus les victimes, en particulier lorsque la notion de tolérance zéro prônée par le Vatican est susceptible, on le voit, d’être soumise à «interprétation». François le montre clairement»:

Il n’y a pas de problème, ni plus ni moins… Ni le Français ni le pape ne sont responsables des actes de pédophilie commis à Lyon

Mais dans cet entretien donné à la chaîne spécialisée KTO, le primat des Gaules minimise la situation avec son habituelle (et apparente?) désinvolture en parlant vaguement d'«étape nouvelle» pour l’Eglise et en faisant l’éloge de la justice française, dont il découvre soudain le fonctionnement, sur un ton presque naïf:

C’est que le plus haut dignitaire de l’Eglise de France «est capable de tout», selon un prélat qui le connaît bien et qui témoigne dans Le FigaroAvec lui, on a «cette impression» qu’il n’accorde pas «d’importance aux choses du monde», dans «un côté très détaché». «Un catholique classique», en somme, «attaché mordicus au concile Vatican II et à une Eglise proche, miséricordieuse et ouverte à tous. […] Ceux qui voudraient le catégoriser à droite devraient regarder son dialogue constant dans la région lyonnaise avec les autorités musulmanes et juives.» Sur Facebook, il a d’ailleurs de fervents supporters:

Il ne serait donc pas «le monstre protecteur de prêtres pédophiles que l’on veut dépeindre. Il a stoppé avec efficacité tous les prêtres suspects sous ses mandats même s’il a eu le tort, dans l’affaire Preynat, de se fier au jugement de ses prédécesseurs et de ne pas écouter – quand il aurait fallu, pour réaliser la gravité de la situation – les victimes qui frappaient à sa porte. C’est le côté insaisissable de ce prélat hors norme, qui n’entend pas toujours ce qu’on lui dit. […] Il vit dans une sorte d’abandon total, préparant rarement ce qu’il a à dire.» Au contraire du «rigorisme juridique» qui caractérise l’évêque de Rome:

Le primat des Gaules a pourtant bel et bien été condamné il y a deux semaines «à 6 mois de prison avec sursis pour ne pas avoir dénoncé aux autorités les abus sexuels commis par […] Bernard Preynat sur une dizaine de scouts à la fin des années 1980 et au début des années 1990», précisait alors le New York Times. Cela aussi, c’était déjà «une surprise», alors que le prévenu avait «toujours nié avoir couvert les agissements» de «son» prêtre, «affirmant que les victimes étaient déjà adultes quand il a appris les agressions et qu’il ne lui appartenait pas d’agir en leur nom devant la justice». Comme toujours, déplorent celles-ci. La fin de la «culture du silence», ce n’est pas encore tout à fait pour demain:

«L’institution avant les victimes», titre à ce propos Le Courrier. Pour le quotidien genevois, «après des semaines de déclarations expiatoires, un récent sommet épiscopal supposé prendre mondialement le taureau par les cornes, la mise à pied spectaculaire d’un cardinal abuseur, Theodor McCarrick, François vient de saboter un processus où l’Eglise avait pu sembler retrouver la raison – et une certaine humanité. C’était compter sans un aveuglement millénaire.» Il aurait pu «refaire entendre sa volonté de charité chrétienne, son souci des plus vulnérables».

Mais non,

c’est la préservation de l’institution que vient de choisir le pape

Et ce, «de façon d’autant plus incompréhensible et choquante qu’il avait lui-même identifié le cléricalisme comme une des raisons des abus perpétrés. Il donne ainsi raison à ceux qui, à l’issue de la récente rencontre épiscopale à Rome, doutaient de la capacité de l’Eglise à se réformer réellement.»


Retrouvez toutes nos revues de presse, et en particulier celle-ci:

L’immense déception des victimes de pédophilie au sein de l’Eglise (25.02.2019)