Quiconque a eu l'occasion de lire Kaputt ne peut oublier l'épisode croate du livre écrit par Curzio Malaparte, alors fasciste. De passage à Zagreb, l'écrivain rencontre à diverses reprises le chef de l'Etat libre de Croatie et en fait le portrait, fasciné qu'il est par ses grandes oreilles. La description, distanciée, fait apparaître un personnage plutôt sympathique jusqu'aux toutes dernières lignes où Malaparte, installé dans le bureau du chef en compagnie de l'ambassadeur italien, lui demande d'où viennent les huîtres qu'il croit apercevoir dans un panier: «Ante Pavelic souleva le couvercle du panier et, me montrant ces fruits de mer, cette masse d'huîtres gluante et gélatineuse, il me dit avec son sourire, son sourire las: c'est un cadeau de mes fidèles oustachis, ce sont vingt kilos d'yeux humains.»

En quelques mots, l'Etat croate et son chef sont définitivement hissés au panthéon de la barbarie humaine. Ce sont les effluves de cette réalité gluante et gélatineuse que le pape Jean-Paul II va revivifier demain en procédant à la béatification du cardinal Alojzije Stepinac, archevêque de Zagreb dès 1937, ultranationaliste proche de Pavelic.

Issue des bouleversements de la Première Guerre mondiale, la Yougoslavie de l'entre-deux-guerres rate vite l'intégration des peuples qui la forment. Très tôt, le centralisme serbe heurte les aspirations des minorités, Croates en tête. L'Eglise catholique très remontée contre les orthodoxes «schismatiques» n'est pas en reste: pour le pape Pie XI, la Yougoslavie est «un monstre contre nature et sans avenir». En 1925, un dirigeant paysan croate est emprisonné, en 1928 il est assassiné en plein parlement. L'année suivante, un avocat de Zagreb, Ante Pavelic, fonde un parti fasciste dont les membres, vite surnommés «oustachis» (résistants), recourent au terrorisme. Condamné à mort, Pavelic se réfugie en Italie. En 1934, l'assassinat à Marseille du roi Alexandre et du ministre français des Affaires étrangères lui vaut une nouvelle condamnation à mort, mais en France.

Mussolini le protège et le place, en avril 1941, à la tête d'un Etat croate englobant aussi la Bosnie et d'autres territoires. C'est ce vaste espace que les oustachis, forts de l'appui d'une grande partie du clergé, vont, en collaboration avec les nazis, soumettre à une purification ethnique d'une brutalité et d'une barbarie exceptionnelles. Les ennemis à abattre sont les Serbes orthodoxes, les Juifs et les Tsiganes. Les Musulmans, ralliés au régime, sont épargnés. Le bilan des massacres est terrible: 500 000 personnes au moins ont été tuées, souvent avec une sauvagerie épouvantable.

Né en 1898, Alojzije Stepinac est issu d'une famille de gros propriétaires fonciers des environs de Zagreb. Mobilisé pendant la guerre 1914-1918, il est fait prisonnier et s'infiltre dans des cercles serbes pour y faire de l'espionnage pour les empires centraux. C'est normal, il est sujet de l'Autriche-Hongrie, mais de telles activités procurent des relations utiles. Rendu à la vie civile, il entreprend des études d'agronomie à Zagreb tout en militant dans les rangs des catholiques nationalistes. En 1924, à l'âge de 26 ans, il bifurque et se rend au séminaire allemand de Rome pour y entreprendre des études de théologie. Ordonné prêtre en octobre 1930, il obtient son doctorat en 1931 et rentre à Zagreb où il devient très vite le secrétaire de l'archevêque. En 1934 déjà, Pie XI le nomme coadjuteur avec droit de succession; trois ans plus tard, le vieil archevêque meurt et Stepinac devient le chef de l'Eglise croate. En moins de quinze ans, l'ex-étudiant en agronomie est devenu une personnalité de premier plan. Les diplomates étrangers en poste à Zagreb voient alors dans cette carrière fulgurante un symbole de l'influence hitlérienne sur le Vatican et en Croatie.

En août 1939, la Croatie obtient l'autonomie dans le cadre du royaume yougoslave: le démembrement du pays est à l'ordre du jour. Pour sa part, Stepinac se prononce en faveur d'une Croatie indépendante; à défaut, il la verrait autonome et rattachée à la Hongrie ou à l'Italie, mais en tout cas pas à la Serbie. Le Vatican est lui favorable à la création d'un grand Etat catholique sur les frontières de l'orthodoxie regroupant notamment la Slovaquie, la Hongrie et la Croatie.

Lorsque, au début d'avril 1941, les troupes hitlériennes envahissent la Yougoslavie, Ante Pavelic rentre d'Italie et se hâte de proclamer l'Etat libre de Croatie. L'archevêque de Zagreb l'appuie et, le 29 avril, salue dans une déclaration publique «l'Etat croate ressuscité», rend hommage à son chef et ordonne à toutes les églises paroissiales de chanter un Te Deum à la gloire du nouveau régime. Or Pavelic ne perd pas de temps pour mettre en œuvre la purification ethnique dans cette Grande Croatie. Les archives (notamment américaines) récemment ouvertes prouvent que le Vatican était au courant de ces méfaits et que le clergé croate, de la base au sommet, couvrit et, trop souvent hélas!, participa aux exactions. Pendant toute l'existence de l'Etat oustachi, la fusion entre l'Etat et l'Eglise est une donnée de fait. Les franciscains, très implantés dans la région, furent le fer de lance de cette collaboration. Un exemple: à la fin de la guerre, un «trésor» découvert dans un couvent franciscain de Zagreb contenait bijoux, or, dents en or scellées à des mâchoires entières, bagues sur des doigts coupés, etc., provenant du pillage et de Juifs assassinés en masse; un procès-verbal d'emballage rédigé pour chaque caisse prouvait la présence de fonctionnaires oustachis à chaque opération.

Un autre grand dossier de la guerre – documenté par des archives françaises – concerne les conversions forcées. Le 3 mai 1941, Ante Pavelic décide que ses sujets seront catholiques et rien d'autre. Aussi, à l'arrivée des oustachis, les populations orthodoxes (intellectuels exclus, ils sont considérés comme irrécupérables) de Slavonie, de Krajina, de Bosnie, si elles ne sont pas massacrées d'emblée, sont placées face à l'alternative suivante: la mort ou la conversion au catholicisme. Les historiens estiment à quelque 300 000 le nombre des personnes ainsi amenées dans le giron de l'Eglise romaine. Elles se hâteront d'ailleurs en 1945 de reprendre leur religion. Mais l'opération provoque des remous tels qu'en automne l'archevêque Stepinac doit intervenir pour freiner les ardeurs oustachies. Mais il le fait sans remettre en cause un procédé d'ailleurs avalisé par le Vatican dans un document signé à contrecœur par le cardinal Tisserand connu pour ses sentiments philoserbes. Avançant une thèse d'un jésuitisme d'un autre temps, Stepinac demande au gouvernement que «les candidats à la conversion fussent sincèrement convaincus de la vérité de notre sainte foi, question intérieure qui relève d'une conscience libre». Le libre arbitre ou la mort, quelle trouvaille!

Dans un livre pourtant apologétique paru aux Etats-Unis, le dernier biographe de Stepinac, S. Alexander, ne trouve que des signes d'adhésion du prélat au régime de Pavelic. Et, si le 24 mars 1945 il élève une protestation publique, c'est contre «les persécutions injustes, les tueries et les tortures» infligées à des clercs et catholiques innocents, des oustachis exécutés les armes à la main.

Il va de soi que haut dignitaire de l'Eglise croate, l'archevêque de Zagreb n'a pas personnellement participé à des crimes que certains de ses prêtres n'ont pas craint de commettre. Mais de là à le béatifier en vue d'une canonisation future, il y a un pas que l'on ne saurait franchir si l'enjeu n'était pas politique. Cet enjeu concerne la seconde partie de la vie d'Alojzije Stepinac. Celle où le nationaliste s'efface devant l'anticommuniste.

Sans entrer dans les détails, rappelons que les communistes yougoslaves emmenés par Tito sortent vainqueurs de la guerre et prennent le pouvoir avec la bénédiction de Staline. D'origine croate, Tito rétablit un Etat yougoslave qu'il découpe de manière à réduire l'influence serbe. Il applique un programme relativement original par rapport au reste des pays communistes, mais doit affronter une difficile partie diplomatique sur la question de Trieste dont il dispute la possession à l'Italie. La question de Trieste est, dès 1945 la première manifestation de la guerre froide qui ne prendra toute son ampleur qu'après 1948. Or, en 1948 justement, les communistes yougoslaves sont excommuniés par Moscou et se retrouvent isolés avec un pays à reconstruire dans un contexte international difficile.

Sur le plan religieux, Tito maintient la liberté des cultes, mais séquestre les biens du clergé (certaines congrégations croates possèdent de vastes propriétés) et applique une laïcisation de la société mettant en cause les écoles catholiques. En septembre 1945, une pastorale issue de la conférence épiscopale dirigée par Stepinac exige pour l'Eglise une totale liberté, écoles incluses, proteste contre les expropriations et condamne l'exécution de 243 prêtres ayant collaboré avec les nazis. C'est une déclaration de guerre au régime, une lutte qui sera exacerbée par l'arrivée en 1946 d'un évêque américain très anticommuniste comme représentant du pape dans le pays.

Parallèlement une très complexe guerre des services secrets (alimentée par les Américains, les Anglais, le Vatican et les Russes) provoque beaucoup d'agitation dans les chancelleries, les évêchés et même les paroisses. Il s'agit d'une part de permettre à des criminels oustachis ou nazis de se réfugier en lieu sûr, au Proche-Orient ou en Amérique latine. Il s'agit d'autre part d'infiltrer des agents en Yougoslavie (et dans d'autre pays communistes) pour y fomenter des guérillas. Les filières catholiques croates comptent parmi les plus importantes. Leur centre se trouve à Rome, à l'institut franciscain San Girolamo, dont le patron, le Père Krunoslav Draganovic, anticommuniste fervent, permettra à quelque 30 000 criminels de guerre de fuir l'Europe. Vingt ans plus tard, après le concile de Vatican II qui marque une détente dans les relations entre Rome et les pays communistes, le farouche Draganovic rentrera paisiblement à Belgrade: il était agent double depuis le début de ses activités! Et si son action (comme celle de Turkul, autre agent de haut vol prétendument tsariste) permit à des criminels de fuir, elle empêcha aussi l'implantation de commandos anticommunistes dans les pays de l'Est. Signalons au passage qu'en 1953, l'archevêché de Cracovie en Pologne dont Karol Wojtila allait devenir coadjuteur en 1958 fut aussi soumis à de rudes pressions policières (perquisitions, procès) liées aux révélations d'agents doubles.

Ces quelques éléments permettent de voir à quel point la société croate (et yougoslave en général) était agitée dans l'immédiat après-guerre. Or, loin de composer ou de temporiser, l'archevêque de Zagreb se pose en croisé. Il s'agit pour lui de détruire le communisme athée. Après une tentative de conciliation en août 46, Tito passe à la contre-offensive en septembre et traduit devant les tribunaux l'archevêque Stepinac et quinze coïnculpés dont neuf franciscains. Le procès est évidemment politique, même si les preuves de la collusion des inculpés avec les oustachis ne manquent pas. Condamné à seize ans de travaux forcés, l'archevêque fera cinq ans de prison avant d'être libéré en décembre 1951 en échange de crédits américains. En janvier 1953, le pape le nomme cardinal. Il finira sa vie en résidence surveillée dans son village natal où il meurt en 1960.

Sources: «Le Vatican, l'Europe et le Reich» d'Annie Lacroix-Riz, Ed. Armand Colin, 1996. «Des nazis au Vatican», de M. Aarons et John Loftus, Ed. Olivier Orban, 1992.

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