Opinion

Carl Spitteler ou les considérations d’un politique

OPINION. Il y a cent ans, Carl Spitteler a été le premier écrivain suisse à recevoir le Prix Nobel de littérature. Cinq ans plus tôt, il donnait une leçon de politique aux Suisses, écrit le conseiller fédéral Alain Berset

Les anniversaires sont-ils de vains rituels? Des repères auxquels on se raccroche alors que les temps sont mouvementés? Non, ils ne le sont pas. Et même si l’amnésie historique des dernières décennies a désormais fait place à un véritable engouement pour l’histoire, nous nous comprenons mieux, nous-mêmes et notre pays, en nous confrontant aux grands personnages de notre histoire.

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Cette année, plusieurs anniversaires sont célébrés: la Réforme zurichoise de Huldrych Zwingli, Alfred Escher, Gottfried Keller, Carl Spitteler… Carl Spitteler? Seul Suisse de naissance à avoir reçu le Prix Nobel de littérature, il reste paradoxalement le grand inconnu de l’histoire littéraire et intellectuelle suisse. De son vivant, Carl Spitteler ne jouissait pas d’une notoriété plus grande puisque seul un cercle restreint d’experts connaissait son œuvre. C’est la raison pour laquelle ses contemporains réagirent avec surprise lorsqu’il reçut le Prix Nobel. Le Svenska Dagbladet n’hésita ainsi pas à qualifier Spitteler de «roi sans royaume». Quant à son œuvre Printemps olympique de 1905, épopée en vers à la suite de laquelle il reçut le Prix Nobel, elle apparaissait étrangement désuète l’année où Einstein publiait sa théorie de la relativité restreinte.

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Aussi paradoxal que cela puisse paraître, ce poète au noble habitus, qui se décrivait lui-même comme apolitique, a été rendu célèbre par un discours politique, «Notre point de vue suisse», tenu devant la Nouvelle Société helvétique le 14 décembre 1914 à Zurich. Ce fut un discours hautement politique et, en même temps, un discours profond dans lequel Spitteler évoque l’essence même de l’identité de notre pays. Il y défend que notre culture politique, avec ses institutions et sa reconnaissance de la diversité linguistique et culturelle, est décisive pour la cohésion nationale. Cette conviction exprimée en 1914 l’est d’autant plus aujourd’hui alors que la Suisse n’a jamais été aussi diverse.

Pour une «neutralité absolue»

En 1914, Carl Spitteler réalisa que notre pays était en danger et l’invita à s’abstenir de prendre parti pour les puissances belligérantes. Simultanément, il appela les Confédérés de chaque région du pays à se considérer comme «frères» et non comme de simples «voisins». Par souci de cohésion nationale, Spitteler plaida en faveur d’une «neutralité absolue». Dans le contexte belligérant de l’époque, il n’y voyait pas une forme d’isolationnisme mais bien la seule option de politique étrangère possible. Son discours laisse déjà entrevoir la prise de conscience que le destin de la Suisse est étroitement lié à celui de ses voisins.

«Et puisque l’on parle de parenté, n’appartenons-nous pas à la même famille que les Français?»

Le discours de Spitteler signifie aussi un rejet clair du nationalisme et du militarisme allemands. Il rappelle aussi à quel point la France a influencé la Suisse – un secret bien gardé jusqu’à nos jours, mais connu de tous. Ce qu’il formule ainsi: «Et puisque l’on parle de parenté, n’appartenons-nous pas à la même famille que les Français? Nos idéaux politiques communs, nos régimes et conditions sociales similaires n’indiquent-ils pas justement une parenté? Les mots «république», «démocratie», «liberté» et «tolérance» sont-ils pour les Suisses d’importance secondaire?»

Evoquer le nom de Spitteler, c’est évoquer le courage citoyen. Carl Spitteler ne s’est pas engagé en tant que politicien mais en tant que citoyen inquiet. Et c’est pourquoi son discours est si crédible et puissant. Il n’était pas un éternel indigné, n’avait pas d’opinions préconçues et était conscient que sa contribution ne changerait pas le cours de l’histoire.

Indifférence bienveillante

Peut-être que la politique ne se révèle vraiment qu’en situation de crise. La Suisse vit de l’engagement de ses citoyennes et citoyens. Sans cela, ne subsisteraient que de vains processus et des institutions sans valeur. Chez nous, l’indifférence attaque la substance même de l’Etat – même s’il s’agit d’une indifférence bienveillante. Cela laisse entendre qu’en Suisse ce ne sont pas les politiciens qui connaissent le mieux la politique et que les citoyens en savent peut-être plus que les initiés du pouvoir.

Lorsque Spitteler réalisa que la cohésion nationale de la Suisse – et donc son existence en tant qu’Etat – était menacée, il fit entendre fortement sa voix. Aujourd’hui encore, il vaut la peine de se rappeler que la politique rattrape tout le monde – même les auteurs de poèmes déconnectés de la réalité.

Aujourd’hui plus que jamais, alors que les démocraties sont soumises à forte pression, nous devons nous demander si nous voulons rester spectateurs des événements ou si nous entendons agir en tant que citoyenne et citoyen. Relever le défi ou l’esquiver. Une question existentielle. Le discours de Spitteler est né des considérations d’un politique, révélé par la crise de l’époque. «Faites quelque chose de courageux, pour l’amour de Dieu», cria un jour Zwingli. Spitteler l’a fait. Et c’est pourquoi il est une grande personnalité suisse.

Discours abrégé et tenu en allemand à Liestal le 4 avril 2019, lors de la cérémonie marquant le 100e anniversaire du Prix Nobel de littérature de Carl Spitteler.

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