Une perquisition? Un acte de police? Un geste politique de grande portée plutôt. La descente de police opérée jeudi dernier à Lausanne par la police fédérale ainsi que les démarches entreprises cette semaine auprès des banques par Carla Del Ponte ne resteront pas sans conséquence sur le cours des événements en Russie.

Depuis près d'une année, la procureure générale de la Confédération s'est engagée, à la demande de ses collègues moscovites, dans une série de recherches potentiellement explosives pour le président russe, sa famille et son entourage direct. Les mesures policières de ces derniers jours, qui visent toutes Boris Berezovski, caissier privé du régime et fidèle organisateur de ses œuvres, sont une nouvelle preuve de la détermination de la Tessinoise à

assister les enquêteurs de Moscou.

Mais d'où vient ce zèle soudain? La justice russe qui conduit l'action de Carla Del Ponte est-elle brusquement prise d'un accès de fièvre anticorruptrice? Il serait bien naïf de le croire. Le véritable enjeu de cette bataille judiciaire et politique n'est autre que la fin du règne de Boris Eltsine et sa succession. Un retour des communistes au pouvoir étant plus qu'improbable, les différents factions et clans qui tirent leurs richesses de leurs liens avec le pouvoir se déchirent et sont prêts à tout pour l'emporter. Les documents compromettants (en russe «kompromat») sont l'une des armes essentielles de cette guerre sans merci. Et l'entraide judiciaire internationale reste l'un des moyens privilégiés d'obtenir de la munition.

Carla Del Ponte n'est certainement pas dupe de l'usage possible de ses recherches suisses. Mais elle poursuit sa tâche avec opiniâtreté et courage. La bataille de requins à laquelle elle assiste offre une rare occasion de comprendre les mécanismes de la corruption du pouvoir russe et d'en cerner les réseaux. L'entreprise n'est pas sans danger: au fil des mois, le cercle de l'enquête se resserre sur les proches de Boris Eltsine. Et ces derniers trouvent de plus en plus intolérable qu'une magistrate suisse, qui voit les documents défiler sous ses yeux, détienne autant d'informations sur leurs petites et grandes combines. Pour le Kremlin (et ses amis à l'étranger), le Ministère public de la Confédération, en faisant son travail, est devenu un acteur décisif de la politique russe pour les mois à venir.

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