«Lors de ma première visite à Washington en tant que procureure générale des Tribunaux des Nations unies pour les crimes de guerre, je suis allée demander son aide à l’un des hommes les plus puissants de la planète. C’était un mercredi après-midi de la fin septembre 2000, et j’inaugurais ainsi une longue série de voyages que j’effectuerais au fil des ans pour faire appel à des dirigeants politiques et à des directeurs d’organisations internationales. J’avais besoin d’eux pour forcer la main à des Etats aussi peu coopératifs que la Serbie, la Croatie et le Rwanda; j’avais besoin d’eux pour nous aider à obtenir des éléments de preuve; et j’avais surtout besoin d’eux pour nous aider à appréhender des fugitifs inculpés de crimes de guerre. Ce jour-là, j’avais rendez-vous à deux pas de la Maison-Blanche, dans le Old Executive Office Building qui abrite le Bureau exécutif du président et du vice-président des Etats-Unis. J’étais accompagnée de mes assistants. Nous suivîmes un appariteur dans un long couloir vide où résonnait le claquement de nos pas. (En voyant toutes ces colonnes qui font mine de soutenir d’innombrables corniches et linteaux décoratifs, je me dis que je n’avais plus revu pareille volonté de faire étalage de force, de stabilité et de permanence depuis ma dernière promenade au palais Bourbon, au centre de Paris.) Nous fûmes introduits dans une pièce sans caractère, où nous attendait George Tenet, le directeur de l’Agence centrale du renseignement, la CIA. Il avait beaucoup de dossiers urgents sur les bras. Dix ans après l’invasion du Koweït par l’Irak et l’entrée en vigueur de sanctions économiques qui avaient brisé la vie de milliers d’Irakiens, Saddam Hussein était toujours au pouvoir. Tout le monde se plaignait de l’envolée du baril de pétrole qui atteignait désormais la somme faramineuse de 35 dollars et, dans quelques heures à peine, Ariel Sharon gravirait l’Esplanade des mosquées, le Haram al-Sharif de Jérusalem, visite qui déclencherait la seconde Intifada. Tenet savait peut-être déjà que quelques semaines plus tard, les foules descendraient dans les rues de Belgrade pour renverser Slobodan Milosevic. En Corée du Nord, Kim Jong-Il jouait à faire peur à la communauté internationale avec son programme nucléaire militaire. Les agents de la CIA traquaient Oussama ben Laden. Nous n’étions qu’à onze mois du 11 septembre.

»Je venais demander à Tenet de coordonner les activités de la CIA avec les initiatives de notre Bureau et d’autres services de renseignement afin de capturer deux des hommes les plus recherchés de la planète: Radovan Karadzic et Rat­ko Mladic. Le Tribunal les avait inculpés pour des faits liés, entre autres choses, au siège et au bombardement de Sarajevo, aux opérations de nettoyage ethnique qui avaient déplacé des centaines de milliers de gens et au massacre de près de 7500 prisonniers musulmans à Srebrenica, des hommes et des garçons essentiellement, le plus grand massacre perpétré en Europe depuis les semaines qui ont suivi la fin de la Seconde Guerre mondiale, quand des escadrons de la mort communistes avaient exécuté des milliers de prisonniers rapatriés de force en Yougoslavie par les Alliés. Mon anglais était incertain. Depuis le matin, mes assistants me bombardaient de questions et multipliaient les pièges afin de me préparer à cet entretien. Tenet était parfaitement au courant des agissements de Karadzic et de Mladic en Bosnie, et plus particulièrement à Srebrenica. J’eus très vite l’impression que nous nous comprenions et je voulais croire qu’il accepterait de partager certains rapports de surveillance et d’écoutes téléphoniques de la CIA, me donnerait quelques conseils, m’aiderait à procéder à des interpellations, et ferait tout ce qu’il pourrait pour accélérer la capture de ces fugitifs et d’autres.

»Tenet fit remarquer que Karadzic avait quelque chose d’un parrain de la mafia sicilienne. La comparaison me fit sourire. J’étais bien placée pour connaître ce genre de personnage. Et avec ses joues flasques, Tenet, d’origine grecque, respirait l’exubérance méditerranéenne et la volonté autoritaire, entre autres traits des chefs de clan siciliens. Tout cela était fait pour me plaire, car ce sont exactement là les qualités qu’il faut à un bon espion pour être efficace. Il m’assura que la CIA était activement engagée dans cette chasse à l’homme, mais qu’appréhender quelqu’un comme Karadzic, qui ne parle jamais au téléphone ni ne signe le moindre document, relevait de l’exploit: «Je traque des types dans le monde entier… Il nous a fallu sept jours pour trouver Noriega avec 20 000 GI.» Il cita au passage le nom de Ben Laden, puis conclut: «Karadzic est ma priorité numéro un.»

»J’étais aux anges. Le plus grand espion de l’unique superpuissance de la planète était en train de nous assurer que son agence faisait tout ce qui était en son pouvoir pour retrouver la trace de l’un de nos fugitifs les plus recherchés. En retraversant le couloir sonore, j’appréciais désormais la force, la stabilité et la permanence qu’incarnaient les colonnes et les corniches et, en ressortant, cet après-midi d’automne me parut plein de promesses. Je devais intervenir quelques semaines plus tard devant le Conseil de sécurité des Nations unies pour annoncer qu’à bien des égards, notre première année d’existence avait été très fructueuse. Nous avions concentré nos efforts sur l’inculpation des plus hauts responsables que nous pouvions poursuivre. Les équipes de procureurs du Tribunal pénal international pour le Rwanda (TPIR) s’apprêtaient à juger des dizaines de génocidaires. Le gouvernement de Croatie avait fourni les premières pièces apportant la preuve de l’implication de l’ex-président Franjo Tudjman et d’autres hauts responsables croates dans des crimes commis pendant la guerre en Bosnie-Herzégovine. Politiquement, le vent semblait tourner en Serbie et le pays ne resterait plus très longtemps sous la coupe de Milosevic. Autant d’éléments qui me portaient à penser que je pourrais bientôt mener à bien les poursuites engagées par le Tribunal pour la Yougoslavie, obtenir des preuves indispensables, arrêter les accusés, les faire inculper, éteindre la lumière et m’attaquer à de nouveaux défis.

»J’étais naïve. Je croyais que Tenet ferait suivre ses paroles d’actes. Je n’imaginais pas qu’il dressait ce que l’on appelle en italien un «muro di gomma», un mur de caoutchouc, pour ne pas avoir à m’opposer clairement un refus. Lorsque vous adressez une requête ou une demande délicate à des gens puissants, il arrive très souvent que vos propres paroles vous reviennent, comme si elles avaient rebondi sur ce mur de caoutchouc. Vous avez alors l’impression d’entendre ce que vous aviez envie d’entendre. Vous pouvez même avoir le sentiment que votre initiative a enfin débouché sur du concret.

»Au début de ma carrière, je m’étais heurtée plus souvent qu’à mon tour à ce mur de silence et j’avais parfois dû essuyer des formes de résistance plus rudes, voire des menaces physiques. J’avais rencontré – et je rencontrerais encore – ce mur de silence au cours de réunions avec beaucoup de gens puissants, depuis des financiers de la mafia jusqu’à des banquiers et des politiciens suisses, en passant par des chefs d’Etat comme George Bush et des Premiers ministres comme Silvio Berlusconi, des bureaucrates de l’administration publique et de divers services des Nations unies et, vers la fin de mon mandat, des ministres européens des Affaires étrangères qui semblaient prêts à accueillir la Serbie dans le giron de l’Union européenne, alors même que les dirigeants politiques, la police et l’armée de Serbie s’obstinaient à protéger des hommes qui avaient abattu de sang-froid des milliers de prisonniers sous les yeux du monde entier. Je ne connais qu’un moyen de briser ce mur de silence et de servir les intérêts de la justice: affirmer ma volonté, avec constance et opiniâtreté.»

«J’étais naïve. Je croyais que George Tenet, le patron de la CIA, ferait suivre ses paroles d’actes»

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