Revue de presse

Carlos Ghosn, un détenu comme les autres au Japon

Le capitaine de Renault-Nissan vient de comparaître devant le tribunal de Tokyo. Depuis sept semaines, son cas fait débat en France, où les médias se distinguent par leurs critiques contre la justice nipponne

C’est l’image – un dessin d’audience – qui marque les esprits, celle de ce magnat de l’automobile de 64 ans qui a comparu en début de semaine devant la justice nipponne. L’affaire passionne les médias et le grand public. On le voit, lui, ex-fier commandeur, vêtu d’un costume sombre, sans cravate, menotté, avec une corde autour de la taille.

Mais le PDG du groupe Renault-Nissan-Mitsubishi ne lâche pas une miette de sa défense: Carlos Ghosn s’est dit «faussement accusé et détenu de manière injuste» lors de cette première audience devant un juge, alors qu’il se trouve en détention depuis sept semaines après son arrestation surprise à Tokyo.


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Une image qui choque notamment L’Est républicain: «Carlos Ghosn n’en finit plus de chuter de son piédestal», il est apparu «entravé et amaigri», avec des «sandales en plastique aux pieds» et cette fameuse corde dont tous les médias parlent mais qu’aucun ne peut montrer en photo: «Le fier capitaine d’industrie a eu le droit au même traitement qu’un vulgaire yakuza», la figure honteuse du mafieux japonais. Mais en France, «en pleine crise des gilets jaunes et débat sur le pouvoir d’achat, il ne se trouvera pas grand monde pour pleurer publiquement» sur son sort. «Aveuglé par son orgueil, il a sans doute eu le tort de se croire intouchable.»

Mais tout de même. Près de deux mois de préventive, c’est long, et ça va durer si l’on en croit les dernières nouvelles ci-dessus – également données à Tokyo par l’Asahi Shinbun – pour un homme qui assure «avoir agi avec honneur, légalement et avec la connaissance et l’approbation des dirigeants de l’entreprise», lit-on dans le Wall Street JournalSes avocats avaient annoncé qu’ils déposeraient une demande de remise en liberté sous caution. Mais «de manière générale, dans les cas de déni total des accusations d’abus de confiance, la libération sous caution n’est le plus souvent pas approuvée jusqu’à l’ouverture du procès», a indiqué l’avocat Motonari Otsuru au Parisien.

«Surtout, celui-ci a estimé que le chef d’entreprise pourrait rester en prison jusqu’à son procès, dans plusieurs mois. Un délai qui pose forcément la question du maintien de Carlos Ghosn à la tête de Renault.» Pour tenter de voir un peu plus net dans cette bouteille à l’encre, mardi soir dans le Forum radiophonique de la RTS, Jean-Jacques Makoto Jaccard, avocat à Genève et bon connaisseur des méthodes de la justice japonaise, a bien expliqué la situation, de même que Xavier Hollandts, chercheur à la Kedge Business School et spécialiste de la gouvernance des entreprises:

Si Carlos Ghosn a choisi «le très réputé Motonari Otsuru comme avocat», c’est en vue de s’en faire «un allié précieux», juge Libération: «En apparence, il n’est que douceur et discrétion. Un visage jovial sous des mèches rebelles poivre et sel. Des joues généreuses derrière de rondes lunettes. Ses surnoms révèlent toutefois un autre personnage. C’est «M. au carré», pour son extrême sérieux et son implacable rigueur.»

Une star du barreau japonais

Cette «star du barreau japonais est une des très rares personnes, avec les ambassadeurs de France, du Brésil et du Liban, à pouvoir rendre visite au dirigeant de Renault dans sa petite cellule du centre de détention de Kosuge, au nord-est de Tokyo. Il n’a pas le droit d’assister son client lors des interrogatoires et n’a pas accès aux pièces du dossier, mais il peut s’entretenir avec lui pour le conseiller. Il n’a rien dévoilé de sa stratégie, et son cabinet refuse les demandes de commentaires.»

Pour L’Alsace, les Japonais ont pourtant «une curieuse conception de la justice»: «Même si Carlos Ghosn n’a jamais été un ange, le traitement qui lui est infligé ressemble à la vengeance d’un pays qui a vénéré le sauveur de Nissan avant de le condamner professionnellement pour ne pas avoir fait passer les intérêts du constructeur japonais devant ceux de Renault»:

Et le quotidien de Mulhouse de poursuivre sur des arguments à charge contre l’Empire du Soleil levant, très franco-français: il «ne bénéficie pas de la présomption d’innocence, pas plus qu’il ne peut se défendre réellement comme c’est habituellement la règle dans les pays démocratiques».

L’éditorialiste déplore que mardi, Ghosn n’ait eu «droit qu’à dix minutes de parole dans un dossier d’accusation qu’il faudrait des jours et des jours à démêler. Confronté à des conditions de détention spartiates, même si un lit occidental a remplacé le futon des premières semaines, [il] a entamé le combat de sa vie. Il aura besoin de toute la détermination qu’il a montrée comme chef d’entreprise pour résister à une justice japonaise qui entend le faire craquer en l’usant à petit feu par une succession de gardes à vue.»

Maître Henri Leclerc, figure pour la lutte pour les droits de l’homme, s’est aussi dit «profondément choqué» sur les ondes de RTL: «Quoi qu’ait fait Carlos Ghosn, il a le droit d’être traité comme toutes les personnes privées de leur liberté», lance-t-il. C’est pourquoi il dénonce «un système pénal en contradiction totale avec nos règles européennes» et qui «bafoue des principes fondamentaux». Et de conclure: «C’est inconcevable.» Il oublie qu’au Japon, la machine judiciaire refuse toujours de fonctionner à deux vitesses, qu’elle n’en est que plus sévère, et que Ghosn n’y est finalement qu’un détenu comme les autres.

Et puis il y a les conditions de détention de Carlos Ghosn. Depuis son arrestation, elles «font régulièrement débat», explique France 24. «Si elles sont inhumaines pour ses proches, d’autres estiment qu’il ne peut bénéficier d’un traitement de faveur.» Le capitaine d’industrie «considère sa situation comme un challenge»: c’est ce que rapporte en tout cas son fils, dans un entretien récemment publié par Le Journal du dimanche. «Anthony Ghosn affirme que son père […] est en bonne forme. Il est prêt à se défendre de façon vigoureuse, et est très concentré sur l’objectif de répondre aux accusations lancées contre lui. Il est surtout très calme», indique le jeune homme de 24 ans, qui s’exprimait pour la première fois dans la presse.

Pourtant, «Carlos Ghosn risque gros, conclut Libé. Si les différents chefs d’accusation sont avérés – dissimulation de revenus, abus de confiance, etc. – chacun pourrait lui valoir dix années de prison. Etre poursuivi au Japon par le bureau d’enquêtes spéciales est en général de très mauvais augure. Etre mis en examen ne l’est pas moins, puisque 99% des personnes poursuivies devant un tribunal sont condamnées. Motonari Otsuru va devoir faire des miracles pour éviter le pire à son client.»

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