Un enterrement inoubliable. Caspar a été mis en terre dans un cercueil taillé par son père et ses amis dans un tronc à l'odeur âcre, encore plein de sève. C'était un peuplier du «bordu», le bord du lac de toutes les fêtes, à Lausanne. La mère et les amis de l'adolescent ont confectionné un baldaquin et des fleurs en tissus, si bien que la «pirogue» du dernier voyage de Caspar, posée sur une charrette, avait un petit air indien. Sur le chemin du cimetière, une fanfare comme à La Nouvelle-Orléans ouvrait la marche. Imperturbables dans leur costume noir trempé de sueur, les amis musiciens de Caspar, qui jouait de la trompette, ont claironné «Saint James Infirmery» et «When All The Saints». Le soleil était violent en cette fin juin et, pour les centaines d'amis et parents dans le cortège, chaque pas pesait des tonnes.

Caspar, «joyeux faune», comme dit son père Nicolas qui trouve si bien les mots. Un grand brun malicieux à la crinière soyeuse. Causant, sportif, doué pour l'amitié. «Oui, mais handicapé», disent ceux qui ont juste entendu parler de lui et cherchent des raisons de se persuader que «ça» n'arrivera pas à leur enfant. Caspar était effectivement né avec un morceau de bras gauche en moins. Il avait aussi magistralement réussi à transformer ce handicap de départ en carburant vital.

Il est mort cet été, le premier jour des vacances. A la rentrée, il aurait dû entrer au gymnase en biologie-chimie. Il allait avoir 16 ans et, avec le printemps, il était entré dans une période de «sociabilité intense», raconte sa mère Brigitte, qui est prof d'anglais. Griserie de l'autonomie entrevue, nouveaux amis, nouvelles expériences et des fêtes à la pelle. «Tout à coup, son horizon s'élargissait violemment. C'était comme s'il sortait d'un aquarium et qu'il se retrouvait dans l'océan.»

C'est elle qui l'a trouvé, le lundi matin. Pendu à la mezzanine de sa chambre, les fesses à quelques centimètres du sol. Déjà bleu et froid. Elle s'est précipitée pour couper le lacet. Nicolas, qui a son atelier de sculpteur au sous-sol de la maison, l'a entendue hurler à la mort. En attendant l'ambulance, les parents se sont serrés contre le corps du fils, couchés par terre.

L'enquête de police a exclu le suicide. Elle a en revanche relevé les indices d'une «pratique d'auto-érotisme avec strangulation».

C'est la variante la plus dangereuse d'une nébuleuse de pratiques connues sous le nom de «jeu du foulard». L'étranglement volontaire est censé procurer des sensations planantes ou érotiques. Celui qui le pratique seul met en place un dispositif qui lui permettra, croit-il, de s'arrêter à temps. Mais trop souvent, la compression des carotides lui fait perdre conscience avant que la sensation d'étouffement ne devienne insupportable. Et il meurt pendu. Le truc «trop con», comme se le répètent les parents et amis de Caspar l'impatient. Caspar qui essayait d'abord et réfléchissait ensuite.

Pendant des jours et des nuits après sa mort, la maison familiale n'a pas désempli. Les camarades coupaient les légumes pour de grandes soupes que l'on faisait cuire dans le chaudron du jardin, les voisins faisaient les courses, les amis passaient là de longues heures à pleurer, à boire, à partager la peine. Caspar nous a brutalement «élargi le cœur», dit son père. Des torrents d'amour et d'amitié ont afflué pour remplir ce vide. Les parents, la sœur en deuil, ont pris le parti de les accueillir.

Ils ont aussi cherché à comprendre. Car comme beaucoup de gens, ils n'avaient jamais entendu parler des jeux d'étranglement volontaire. Incrédules, ils ont découvert un monde inconnu de vidéos et de blogs incitatifs qui circulent sur la toile, où le jeu du «rêve indien» est présenté comme la panacée pour se défoncer à l'œil et sans risques. Ou encore des films «durs, glauques et esthétiques» sur le malaise adolescent, pleins de héros morbides, comme celui de Ken Park. Si différents du groupe de jeunes pleins d'avenir avec qui Caspar avait rendez-vous à la piscine, ce lundi-là.

Brigitte et Nicolas ne sont pas des naïfs. Ils savent que l'adolescence est parsemée de trous noirs. Ils ont cependant la certitude que leur fils est mort non de déprime mais «d'un trop-plein de vie».

L'anthropologue français David Le Breton, spécialiste des conduites à risques et du malaise adolescent*, ne les dément pas: «Ces jeux dangereux ne sont pas assimilables à une conduite à risque induite par la souffrance, dit-il. Comme beaucoup, j'ai commencé par y voir des suicides déguisés. J'ai ensuite compris que les victimes ne sont pas forcément des jeunes mal dans leur peau, au contraire: plutôt des passionnés de la vie, en quête de sensations nouvelles. Ils ne réalisent pas les risquent qu'ils prennent. Tous les adolescents, d'ailleurs, tendent à surestimer leur capacité de contrôle et à sous-estimer le danger.»

Les jeux de strangulation, explique David Le Breton, sont très anciens. On en retrouve des descriptions dans la littérature, comme dans Faust au village de Jean Giono. La nouveauté depuis quelques années est la «prodigieuse diffusion», via la Toile, de ces pratiques jusqu'ici souterraines. Les jeunes, rappelle l'anthropologue, se meuvent avec insouciance dans une galaxie d'images propres à terrifier les adultes qui les entrevoient. «Sur les jeux de strangulation, j'ai vu sur Internet des choses qui, d'un point de vue incitatif, sont d'une efficacité meurtrière.» L'anthropologue rejoint la mère de Caspar dans une crainte: que l'effet d'imitation et de contagion ne provoque une augmentation durable des victimes d'un jeu qui, jusqu'à présent, faisait plutôt des morts par vagues successives.

Combien de morts? On ne sait pas exactement, car ces décès sont versés soit à la statistique générale des accidents domestiques, soit à celle des suicides. En fait, le jeu du foulard, bien que très ancien, ne s'est mis à exister socialement que vers l'an 2000, et d'abord en France. La mère du petit Yoann, l'écolier lausannois retrouvé mort dans un buisson dans le quartier de Pierrefleur à Lausanne en 2000, se souvient: «J'ai essayé d'en parler aux professionnels que je rencontrais. Mais on ne m'a pas prise au sérieux: je n'étais qu'une pauvre maman qui n'arrive pas à faire son deuil. Et la seule réponse que j'ai reçue était: ça n'existe pas chez nous.»

C'est une autre mère en deuil, la Française Françoise Cochet, présidente de l'Association des parents d'enfants accidentés par strangulation (APEAS), qui a fourni une impulsion décisive à la reconnaissance du phénomène (lire encadré). Le nombre de décès connus s'élève, en France, à une quinzaine par année, indique-t-elle. Elle soupçonne un bilan plus lourd. Elle rappelle aussi que certains, s'ils ne meurent pas, sont condamnés à vie à un état végétatif. Les appels de Françoise Cochet pour une prévention généralisée dans les écoles ont porté leurs fruits: le ministre de l'Education y invite désormais les directions d'établissement.

Rien de tel en Suisse. Pour le moment? Jeudi dernier, à Lausanne, la direction de l'établissement secondaire de l'Elysée convoquait les parents pour une soirée d'information sur les «jeux dangereux». On y apprit notamment que des élèves de 7e s'étaient «amusés», pendant une pause, à serrer les carotides d'un camarade. Et que les directeurs d'établissements, épaulés par les services compétents, étaient en train de réfléchir sérieusement à une stratégie de prévention au niveau local et cantonal.

Mais quelle forme doit prendre cette prévention? La crainte, en parlant de ces jeux, de donner des idées à ceux qui n'y avaient pas pensé a jusqu'ici paralysé toute initiative en Suisse. Quitte à favoriser les morts par ignorance. Douloureux dilemme: David Le Breton lui-même, s'il plaide pour une information auprès des pairs touchés par un cas, n'a pas de certitude sur ce qu'il faut dire ou non, «à froid», aux enfants.

L'efficacité d'une prévention ciblée sur les adultes, en revanche, ne fait pas de toute, ajoute-t-il: «Il faut former les parents et les enseignants à lire les signaux d'alerte.» Car beaucoup d'ados développent une forme d'addiction à ce jeu, dont les signes sont lisibles (voir encadré).

Caspar n'a donné aucun signe. Dans une lettre qu'elle lui a écrite l'autre jour, une amie interpelle son cher «gros bobet», qui était si «intelligent, génial, cool, brillant, gai, joyeux». Et qui a fait un truc tellement «débile».

*De David Le Breton,

lire notamment:

«En souffrance. Adolescence

et entrée dans la vie»

Ed. Métailié, 2007.

«Conduites à risque»

Ed. Quadrige, 2002.

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