Que le fameux flygskam suédois paraît lointain! La honte de prendre l’avion, ce sentiment de culpabilité que ressent une personne informée ou sensibilisée à la protection de l’environnement à prendre des airs qu’il ne peut de toute manière plus prendre, même en payant ses compensations et en renonçant au low cost? Fini, ce genre de souci sur ce mode de transport connu pour son impact climatique croissant et plus important que d’autres moyens de transport, contribuant donc à aggraver et à accélérer le réchauffement.

Le problème s’est déplacé. Aujourd’hui, les Etats se posent simplement la question de la survie «post-coronavirienne» de l’aviation puisque, avec l’émergence du Covid-19 au début de 2020, les activités des compagnies aériennes ont été pratiquement réduites à néant, confinement mondial contre la contagion et fermeture des frontières obligent. Sans compter le casse-tête logistique et économique que représente la distance sociale dans un appareil, détaillé par le Corriere della Sera.

Lire aussi: L’aéroport de Genève renoue avec les chiffres de 1945

Si le site Investir.ch relève que les vols domestiques, particulièrement en Chine et aux Etats-Unis, sont relativement «épargnés» – tout de même en baisse de 70% – «le transport aérien est un des secteurs les plus touchés». Au point que «l’International Air Transport Association (IATA) estime une baisse des revenus de 314 milliards de dollars en 2020, dont 113 pour les compagnies asiatiques et 89 pour les européennes». Dans les faits, 60% de la flotte commerciale mondiale était à l’arrêt au 1er mai.

Prenez la Lufthansa, par exemple, l’allemande propriétaire de Swiss. C’est le premier groupe de transport aérien européen. Il a indiqué dimanche «être proche» d’un accord, en vue d’être renfloué par l’Etat allemand, alors qu’il est menacé de cessation de paiements par le coronavirus. Les négociations, qui durent depuis plusieurs semaines, portent sur une aide totale de 10 milliards d’euros, selon le Spiegel publié ce week-end.

L’Etat ou le marché?

Elles sont toutefois compliquées par les contreparties demandées par l’Etat allemand, qui souhaite notamment entrer à hauteur de 25,1%, soit une minorité de blocage, dans le capital de la compagnie, et avoir ainsi son mot à dire, selon l’hebdomadaire. La direction de Lufthansa, elle, refuse d’être influencée par les pouvoirs politiques des pays dans lesquels elle est active, à savoir, outre l’Allemagne, l’Autriche, la Suisse et la Belgique.

Ce type de combat est connu: le pouvoir de l’Etat contre celui de l’économie, tandis qu’en Suisse, les choses ont déjà avancé: la Confédération va garantir près de 2 milliards de francs de prêts aux filiales locales de Lufthansa, Swiss et Edelweiss, pour couvrir leurs pertes abyssales. Seulement voilà, dès aujourd’hui, lors de la session extraordinaire des Chambres fédérales à Bernexpo, des voix vont aussi s’élever pour que la composante environnementale soit mieux prise en compte lors du redécollage des avions. Celui auquel même Warren Buffett ne croit plus:

Bref, «faute de voyageurs, les compagnies aériennes et les avionneurs sont en grandes difficultés. Dans beaucoup de pays d’Europe, cette crise a donné lieu à un débat, relève le site Eurotopics. net: appartient-il à l’Etat de sauver l’industrie aéronautique?» Les éditorialistes l’ont déjà empoigné, en «abordant notamment les questions de l’emploi, des droits des passagers et de la protection du climat».

Dans le Guardian, par exemple, «le journaliste et militant de la cause environnementale George Monbiot appelle les gouvernements à laisser les industries nuisibles à l’environnement se casser les dents»: «On devrait apposer l’étiquette «ne pas réanimer» aux secteurs pétrolier, aérien et automobile» et les gouvernements «apporter une aide financière aux salariés de ces entreprises» pour «restructurer l’économie» et «créer de nouveaux emplois dans d’autres secteurs», ceux qui «contribuent à assurer la survie de l’humanité».

Le tourisme, en danger aussi

Transformer les industries polluantes en technologies propres, OK, ou alors lever un tabou qui n’en est d’habitude pas un: «laisser le marché décider» et «ces entreprises péricliter». Mais pour Catherine Maunoury, présidente de l’Aéro-Club de France qui s’exprime sur AeroBuzz.fr, «nous avons besoin de l’aviation pour aborder le futur»; elle trouve que le flygskam, c’est erroné, trop réducteur, trop facile. Car l’aviation «a toujours su repousser ses limites et relever d’incroyables défis. Hier, la sécurité a été l’un des principaux enjeux»…

… Aujourd’hui, elle est devenue le mode de transport le plus sûr au monde. Aujourd’hui, le souci environnemental est devenu primordial

De plus, elle est évidemment très importante pour le tourisme, surtout dans les régions reculées, comme le relève le quotidien finlandais Lapin Kansa: «La situation de la Laponie est préoccupante. La province septentrionale est en effet bien éloignée et son accessibilité est décisive pour le tourisme. Ainsi, elle est entièrement dépendante des liaisons aériennes mises en place à grand-peine avant l’épidémie. Désormais, le risque est que tout s’écroule […]. Les entreprises du tourisme luttent elles aussi pour leur survie. Tôt ou tard, la crise sera surmontée et l’envie de voyager reviendra.»

«Le droit de (bien) voyager»

Mais «le secteur aérien mettra trois ans à sortir de la crise… au moins», c’est du moins ce que prévoit le cabinet de conseil Archery dans 20 minutes (France). Dans ce contexte, «c’est le droit, pour tous, de (bien) voyager qui est grandement menacé», déplore Laura Vol, directrice marketing d’Air Indemnité, dans Les Echos: «Sans une forte solidarité, l’offre aérienne va assurément se dégrader, de sorte que les conditions de voyage ne seront plus acceptables pour personne. Nombre de compagnies vont disparaître et les prix des billets risquent de s’envoler.»

Les survivants, alors, se partageront le gâteau, prédit le site polonais wPolityce.pl.


Retrouvez toutes nos revues de presse.