L'intelligentsia genevoise a accueilli froidement l'an dernier la traduction par Etienne Barilier de l'un des plus beaux pamphlets de la Renaissance, la réponse de Sébastien Castellion au libelle de Calvin dans lequel celui-ci justifiait la mise au bûcher de Michel Servet, penseur hérétique coupable d'avoir «sali l'honneur de Dieu». Ce texte de près de cinq siècles «Contre le libelle de Calvin», qui n'existait qu'en latin, est maintenant disponible dans une langue d'usage commode. Son actualité, la profondeur des réflexions qu'il peut inspirer aux citoyens que nous sommes, confus devant la complexité du monde, nous a incités à en présenter l'enjeu.

Sébastien Castellion naît en 1511 près de Nantua, entre Genève et Lyon. Vers 25 ans, il se convertit à la Réforme. Plus exactement, il passe «de l'humanisme à la Réforme», à la vue, dit Barilier dans la préface à sa traduction, d'hommes suppliciés pour leur religion. Trois luthériens viennent d'être brûlés vifs à Lyon. Le jeune humaniste en est bouleversé. Il ne s'occupera plus que de lutter contre ce fléau anti-humain que sont la torture et la mort infligées. En 1540, il rejoint Calvin à Strasbourg, puis à Genève, où il devient principal du collège de Rive. Il y écrit pour les élèves des «Dialogues sacrés», sa première œuvre. Plus tard, à Bâle, il traduit la bible, en latin puis en français, ce qui irrite Calvin. Et tandis que ce dernier publie une «Déclaration pour maintenir la vraie foi», Castellion écrit, sous pseudonyme, un «Traité des hérétiques». Les hostilités sont déclarées, Calvin dit la loi, Castellion proclame la tolérance et la liberté. C'est à cette époque que Genève, avec l'accord de Calvin, condamne l'hérétique Servet à mourir par le feu.

Comme le souligne Barilier, «ce bûcher-là est le premier qui soit réellement problématique pour les consciences du temps, et d'abord pour celle de Calvin lui-même». La contestation est en effet si grande dans la communauté protestante que Calvin se sent dans l'obligation d'y répondre. Il le fait dans un «libelle» auquel Castellion répond à son tour, paragraphe par paragraphe. C'est une magnifique polémique dans laquelle on peut lire aujourd'hui la problématique de l'Etat et du citoyen, de l'ordre et de la liberté, de l'amour et de la loi.

Elle a inspiré Montaigne, Voltaire, Michelet et plus récemment, Stefan Zweig.

C'est à Stefan Zweig que Genève ne pardonne pas. La traduction en français, juste après la guerre, de son «Castellion contre Calvin», une docu-fiction dans laquelle le régime de la Genève calviniste ressemble à s'y tromper au régime nazi, a soulevé une durable révolte contre l'écrivain juif viennois. Une réédition l'an dernier de l'ouvrage en français a été accueillie à Genève avec la même mauvaise humeur que cinquante ans plus tôt. L'insulte faite à la ville semble irréparable. C'est pourquoi sans doute la traduction du texte original de Castellion par Barilier, loin d'être saluée comme une ouverture sur une pensée fondatrice, ainsi que l'espéraient le traducteur et l'éditeur, reste sans débats. On boude. C'est regrettable.

On dit: «bien sûr, Castellion avait raison, il n'aurait pas fallu brûler Servet». Et cette protestation de bonne foi accomplie, on revient à Calvin. Le grand Calvin. Plus grand que Castellion. Plus fort, encore maintenant.