L'indépendance proclamée de la Catalogne et aussitôt suspendue est une «duperie» qui va conduire à des «affrontements» économiques et sociaux, a déclaré mercredi le chef de la diplomatie espagnole Alfonso Dastis sur Europe 1.

«Je l'ai compris comme une duperie, franchement, encore une fois, des ruses qu'ils font pour dire une chose et son contraire», a-t-il lancé au demain du discours de Carles Puigdemont.

Il faut maintenant répondre. Le gouvernement espagnol de Mariano Rajoy se réunit donc en urgence ce mercredi dès 9h pour décider d’une réplique aux dirigeants indépendantistes en Catalogne, après que le président régional, Carles Puigdemont, s’est livré mardi soir à l’exercice d’une très redoutée déclaration d’indépendance unilatérale. Celle-ci est certes signée, mais suspendue dans l’attente d’un dialogue avec Madrid, ce qui sème une ineffable confusion quant à la suite des événements. Que les médias déplorent.

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Cette attitude ambiguë du leader de Barcelone – que beaucoup jugent être celle d’un fin tacticien – se pare en effet d’un gros défaut: elle «ne convainc ni les indépendantistes, ni Madrid», comme le résume Courrier international. Un Puigdemont qui temporise, c’est «risqué» pour le site nationaliste Elnacional.cat, mais cela peut permettre «de conserver le soutien de l’opinion publique internationale». Même si cela engendre des frustrations dont Le Monde s’est emparé avec cette métaphore audacieuse:

Il n’y aurait donc «pas de quoi s’énerver» pour si peu, aux yeux du quotidien séparatiste El Punt Avui, car «ce discours était adressé au monde entier». Et «les douzaines de réseaux de télévision […] qui l’ont transmis en direct y ont vu un président qui a parlé de dialogue, de calcul, de réduction de la tension et de main tendue». Mais «la plupart des médias internationaux ont aussi compris ce qu’ils devaient comprendre: le président Puigdemont ne se détournera pas d’un millimètre de sa feuille de route. Il propose un temps mort, une pause technique, en prêtant attention aux appels internationaux au dialogue.» Et puis, comme il ne fallait pas décevoir les plus exigeants, il «ne pouvait faire autrement que de légitimer le résultat d’un vote auquel ont participé plus de 2 millions de Catalans et contre lequel se sont déchaînées les forces de sécurité de l’Etat espagnol».

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Dans les faits, c’est surtout une manière de continuer à jouer avec les nerfs des Espagnols – ce qui a au moins le mérite de la cohérence, disent les partisans de la sécession, pourtant déçus. Le président «ne sait pas où il est, ni où il va», pense aussi la numéro deux du gouvernement conservateur à Madrid, Soraya Sáenz de Santamaría, citée par l’ensemble de la presse. On assiste à une «mascarade», pour El Mundo: «Fidèle à ses résonances kafkaïennes, le processus séparatiste vire au cauchemar, dont personne ne sait quand la dernière page sera écrite.»

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Le comble, c’est que le camp indépendantiste n’en pense pas moins, il est loin d’être satisfait de la prestation: «Nous ne pouvons accepter la suspension de quoi que ce soit», a regretté, à la tribune, la députée l’élue Anna Gabriel, citée par La VanguardiaPire: pour Quim Arufat, de la gauche radicale, «Puigdemont a violé l’accord politique qui lie les membres de la coalition, au point que la confiance est désormais atteinte», indique le journal catalan El Periodico, évoquant un discours «dans les limbes», qui a tout d’une «escroquerie».

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L’appel au dialogue ne convainc pas non plus El País, qui dénonce un «piège des indépendantistes» et «l’hypocrisie» d’un dialogue destiné uniquement «à faciliter la sécession, et en aucun cas à l’éviter». Résultat: le gouvernement Rajoy pourrait «décider d’appliquer l’article 155 de la Constitution espagnole qui permettrait de suspendre l’autonomie de la Catalogne»: «C’est une mesure très controversée, mais si nécessaire, elle sera activée», assure le quotidien ABC, citant une source gouvernementale.

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Pour Libération, «Barcelone joue les prolongations», puisque «tout plaide dans cette affaire pour une discussion sérieuse sur l’avenir d’une région qui commande aussi celui de tout un pays. […] Il reste quelques semaines pour éviter le pire. Tout compromis, même byzantin, vaudra mieux que l’affrontement imbécile des nationalismes». Même son de cloche chez Europe 1.

D’après L’Obs, Puigdemont aurait cherché à «ménager la chèvre et le chou». Le magazine évoque «une formulation alambiquée qui aurait permis au président catalan de se sortir de la chausse-trappe dans laquelle il s’était fourré». Pour lui, il s’agit de «maintenir une pression maximale sur le gouvernement espagnol en espérant qu’il finira par accepter l’organisation d’un référendum d’autodétermination légal […] et, faute d’y parvenir, obtenir de l’Union européenne ou de la communauté internationale qu’ils se posent en médiateurs dans le conflit. […] Une stratégie qui s’est avérée vaine jusqu’à présent et qui ne risque probablement de ne pas donner demain de meilleurs résultats qu’hier.»

«Ô temps! suspends ton vol, et vous, heures propices!/ Suspendez votre cours». Ces deux célèbres vers de Lamartine permettraient-ils de résumer la situation? France Inter les utilise en tout cas pour se demander: «Alors, indépendance ou pas indépendance? Courage ou lâcheté? C’est selon votre lecture du matin. A lire le (très catalaniste) quotidien Ara, «ce discours […] a montré un extraordinaire courage. De ceux que doivent avoir les hommes d’Etat pour distinguer ce que l’on a eu envie de faire et dire sa vie entière et ce qu’il convient de faire et dire lorsqu’on veut assumer une responsabilité collective comme l’est la présidence d’un pays».

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