Il était une fois

Catalogne, le gâchis

Comme le Brexit, le référendum sur la sécession de la Catalogne est un accident politique dont les conséquences sont inquiétantes, tant pour l’Espagne que pour l’Union européenne, écrit notre chroniqueuse Joëlle Kuntz

La mère de toutes les indépendances, c’est l’impôt. Quand une peuplade au sein d’un ensemble politique ne veut plus le payer, elle revendique sa liberté et, le cas échéant, la prend. Elle a de nombreuses raisons à sa disposition pour justifier sa libération fiscale: la justice, la culture, la race, la religion, chaque époque lui fournit les arguments qu’il faut. Les Suisses avaient des motifs à faire valoir pour ne pas acquitter la taxe du Saint Empire romain germanique auquel ils étaient liés. Les Anglais d’Amérique avaient les leurs pour quitter la Couronne. Leur sécession victorieuse a posé «l’indépendance» comme bien politique suprême depuis deux siècles, aux dépens d’autres biens comme par exemple la coopération et la négociation. Le Brexit est le dernier avatar de cette déification de l’indépendance toujours accompagnée du cortège des muses: la tradition, les mœurs, la littérature, la couleur de la peau ou la saveur des fromages.

Reste la cause catalane

La Catalogne risque d’être le prochain cas. Les Catalans sont en nombre important, sinon suffisant, à ne plus vouloir partager avec l’Espagne. Assez riches pour se croire meilleurs, ils défilent derrière l’histoire et la langue pour briser une péréquation économique avec le reste du pays qu’ils qualifient d’arbitraire et abusive. Peut-être l’est-elle. Les Basques ont en effet une plus grande autonomie financière. Mais l’est-elle assez pour réveiller les spectres à peine calmés du siècle dernier?

Le succès de l’idéologie indépendantiste est proportionnel à la désaffection des forces politiques centrales. Des factions marginales s’emparent du romantisme national pour conquérir des parts sur un marché politique mal tenu par les partis classiques de la démocratie. En l’absence d’un cœur de valeurs fortement animé autour des enjeux du présent – la forme constitutionnelle de l’Espagne en est un –, la nostalgie du passé et les rêves de grandeur font recette. La cause catalane est ce qui reste quand, faute d’un script lisible, l’inspiration espagnole et européenne a quitté la scène.


Sur l'Espagne et la Catalogne:


L’affrontement devient légitime

Comme le Brexit, c’est un gâchis. Ou plutôt, comme le dit l’historien Benoît Pellistrandi, «un accident démocratique majeur», résultat de cinq années de dérive sécessionniste et d’une recomposition des forces politiques catalanes au profit des plus radicales. Il n’y a plus que deux options: être pour l’indépendance ou contre, et se ranger ainsi dans la logique amis/ennemis. La question de savoir si la légalité est respectée ou bafouée n’est plus pertinente, c’est l’affrontement qui est devenu légitime, durablement. Chaque épisode en accroît les délires. L’ivresse du populisme catalan est telle qu’après l’attentat de Barcelone, en août, les victimes ont été distinguées entre «catalanes» ou «espagnoles». L’une d’elles, venue de Grenade en 1957, se voyait renvoyée à ses origines «étrangères» après quarante-sept ans passés en Catalogne. L’ethnisme est en marche, implacable.

E la nave va

Le séparatisme a toujours à voir avec la notion de justice. Mais la justice a besoin de temps et de bonne foi pour que soient examinés les griefs et corrigés les torts. Le statut d’autonomie de 2006, approuvé par les instances démocratiques catalanes et espagnoles, allait dans la direction souhaitée. Sauf que le parti populaire s’est acharné à le contester juridiquement pendant quatre ans jusqu’à obtenir sa destruction par le Tribunal constitutionnel de Madrid, qui en retirait en 2010 les articles porteurs, en tête desquels le concept de «nation catalane» et la primauté de la langue catalane.

Il faut être deux pour un gâchis politique. Croyant sauver l’Espagne, l’unitarisme aveugle des conservateurs déclenchait aussitôt la plus grande mobilisation catalane depuis la transition post-franquiste, un million de personnes dans les rues de Barcelone au cri de «Som una nacio. Nosaltres decidim.» Depuis, rien d’innovant, rien d’intelligent. De l’énervement, de l’opportunisme, des mensonges, du gangstérisme politique de chaque côté. E la nave va. Le sort des passagers est incertain.

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