il était une fois

La Catalogne ouvre le procès de Philippe V et de Louis XIV, son grand-père

La Catalogne réclame de pouvoir récolter l’impôt, sous la menace d’organiser un référendum d’indépendance, illégal selon Madrid. Elle appuie ses revendications sur l’histoire, méthode éprouvée

Il était une fois

U n million et demi de séparatistes étaient dans les rues de Barcelone le 11 septembre dernier pour la Diada, la commémoration annuelle de la défaite des Catalans de 1714 contre les troupes de Philippe V, le petit-fils de Louis XIV sorti gagnant de la guerre européenne pour la succession au trône d’Espagne. Un Bourbon contre un Habsbourg. Les Catalans avaient préféré le Habsbourg, qu’ils jugeaient plus inoffensif car plus éloigné. La vengeance du Bourbon avait été terrible: il avait supprimé toutes les institutions représentatives catalanes, les Corts, la Generalitat, le Consell de Cent, dissous les universités et interdit la langue catalane dans les actes officiels.

Cette date de 1714 est émotionnellement chargée. La Commission constitutionnelle des Cortes est saisie ces jours-ci d’une motion présentée par la Esquerra Republicana de Catalunya, la gauche radicale catalaniste, qui demande au gouvernement de reconnaître le peuple catalan comme «dépositaire de sa souveraineté nationale» et de lui «restituer» sa liberté avec «tous ses droits historiques».

Le texte présente 1714 comme «le moment où la Catalogne a perdu sa souveraineté à cause de l’invasion illégitime des troupes castillanes et françaises». Jusque-là, poursuit-il, la Catalogne disposait de sa «pleine identité juridique internationale». Elle en a été privée par les décrets de 1715. La motion suggère la création d’une commission bilatérale entre l’Etat espagnol et la Generalitat pour étudier les moyens légaux de compenser «les conséquences politiques, territoriales, juridiques et économiques dérivées de l’imposition de ces décrets».

Réparation est demandée. Une guerre du XVIIIe siècle pour l’équilibre des forces en Europe se retrouve, pour inventaire, au cœur d’une discussion parlementaire actuelle. Les députés antiséparatistes font eux aussi de l’histoire: la guerre de succession d’Espagne n’était pas une guerre de sécession, disent-ils ironiquement, il n’y a donc rien à réparer.

L’emprise de l’histoire sur la politique contemporaine n’est pas une spécialité espagnole, et la victimisation historique mérite de figurer au patrimoine mondial des idées politiques. On peut toujours se réclamer du passé. Les catalanistes d’aujour­d’hui se définissent comme «nation», à la manière des nations sous le Saint Empire. C’est le mot qu’ils ont employé dans le statut d’autonomie (Estatut) voté en 2006 par 74% des voix contre 2%, mais avec une faible participation de 49%. Madrid ne l’a pas accepté. Dans l’Estatut finalement approuvé par les Cortes, les Catalans restent une «nationalité». Le terme n’a pas d’effet juridique mais il a des effets sentimentaux: une nation peut se mettre à revendiquer un Etat, tandis qu’une nationalité est compatible avec l’Espagne moderne décentralisée des autonomies. Une nation peut avoir un passé et des rêves d’avenir. Une nationalité n’est qu’un fait statique, descriptif.

Les Catalans ont un passé. Un âge d’or médiéval. Entre la reconquête et le repeuplement des Baléares et de Valence sous le règne de Jacques 1er, dit le Conquérant (1213-1276), et le milieu du XVe siècle, la Catalogne a été une puissance considérable autour de la Méditerranée*. Pendant deux siècles, sa dynastie a traité d’égal à égal avec les souverains hispaniques et européens, avec les chefs musulmans d’Afrique du Nord, avec les républiques maritimes de Gênes, Pise ou Venise. Le domaine catalan s’est étendu à Naples, à la Sicile et à la Sardaigne. Il a eu des droits sur la Corse. Il a même occupé brièvement une partie de la Grèce.

Barcelone, Valence et Palma ont été les trois grands ports dans son complexe maritime, secondés par un chapelet de ports plus petits de Denia à Collioure.

Ces pays catalans médiévaux ont construit leurs propres navires de commerce, armés et défendus par une flotte de guerre commandée par des représentants de l’oligarchie barcelonaise. Leur puissance, essentiellement urbaine et marchande, s’est institutionnalisée par la représentation des villes dans les Corts, dotées d’une délégation permanente, les Generalitat, une façon d’exécutif traitant avec le roi. En 1283, les Corts de Barcelone obtenaient que toute loi proposée par le roi fût soumise à leur approbation.

L’âge d’or a décliné à partir du milieu du XVe siècle sous le triple coup d’une guerre civile de dix ans commencée par la révolte des paysans, du triomphe turc en Méditerranée et de l’éclat progressif de la Castille qui aspirait les élites catalanes. La Catalogne s’est trouvée marginalisée culturellement et politiquement dans une Espagne désormais tournée vers la conquête atlantique.

Ce glorieux passé n’a pas été ou­blié. Il a servi d’assise à une catalanité qui, de crise en crise, de réussites en échecs, est devenue une composante culturelle des classes moyennes et populaires. Bien qu’indifférents à cette forme de nationalisme, les syndicats anarchistes de la CNT ont fait front avec lui contre les persécutions et les dictatures du XXe siècle.

Quand l’Espagne était unie contre l’invasion napoléonienne, le grand historien catalan Capmany avait inventé une formule: «L’Espagne est la nation, la Catalogne est la patrie.» Cent ans plus tard, la formule devenait: «L’Espagne est l’Etat, la Catalogne est la nation.» Encore cent ans de plus et la Catalogne revendique de pouvoir elle-même récolter l’impôt, sous la menace de se proclamer Etat-nation.

* «Histoire de la Catalogne», sous la direction de Joaquim Nadal Farreras et Philippe Wolff, Privat, 1982.

Publicité