Éditorial

En Catalogne, les procès que l’Espagne ne peut pas gagner

ÉDITORIAL. Dans quelques semaines seront jugés les leaders indépendantistes emprisonnés depuis plus d’un an. Entre-temps, l’odeur est devenue plus rance

Les Espagnols célébraient ces jours les 40 ans de leur Constitution. Quarante ans d’affermissement de la démocratie, de modernisation tous azimuts et de pleine intégration de leur pays dans l’Europe et dans le monde… La fête a pourtant été gâchée par une forte odeur rance. Disparue pendant ces quatre décennies, voilà que l’extrême droite est soudain de retour, nourrie notamment par une crise catalane qui est loin d’être résolue. Les semaines et les mois qui viennent seront particulièrement délicats pour l’Espagne. Et les augures ne sont pas bons.

Ainsi l’irruption du parti Vox, il y a une semaine, lors des élections en Andalousie. Autour de nostalgiques de la dictature du général Franco se sont agglutinées les colères des laissés-pour-compte de la mondialisation, un phénomène aujourd’hui devenu presque banal à peu près partout en Europe. Mais il faudrait être aveugle pour ne pas voir, dans cette résurgence d’un «patriotisme décomplexé» en Espagne, le résultat du long pourrissement de la crise d’indépendance catalane et, surtout, de la mauvaise réponse qu’y ont apportée la classe politique et le gouvernement espagnols.

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Tout le monde guettait le face-à-face entre Madrid et Barcelone. Mais le feu couvait en réalité ailleurs. Dans ces régions qui, à l’instar de l’Andalousie, estiment que le jeu des sécessionnistes catalans a assez duré et qu’il est temps désormais de «remettre de l’ordre» dans le pays, quitte à transformer l’Espagne en une caricature d’Etat autoritaire et centralisé.

Les autorités espagnoles ne peuvent pas échapper à leurs responsabilités: en faisant jouer la matraque en Catalogne contre une foule pacifique, en accusant les souverainistes catalans de «sédition» et en les convertissant en putschistes, le gouvernement de Madrid a abusé de réflexes (ultra)nationalistes d’un autre âge, autant par calcul politique que par conviction. Ce faisant, il a ouvert grandes les portes par lesquelles se sont engouffrés les extrémistes.

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Aujourd’hui, en se drapant dans la position des victimes, les détenus catalans (dont Jordi Cuixart, que Le Temps a rencontré dans sa prison) ont beau jeu de passer sous silence leur folle fuite en avant indépendantiste. Malgré la naïveté feinte qu’ils affichent, ils n’ont pas peu contribué, eux aussi, aux dangereuses crispations actuelles. Mais les indépendantistes catalans le savent bien: les procès qui s’ouvriront contre eux dans quelques semaines ne peuvent tout simplement pas être gagnés par «Madrid», du moins en termes d’image. La «question catalane» est là pour durer.

Au cœur de cette tourmente, dont il n’a fait en grande partie qu’hériter, le premier ministre, Pedro Sanchez, navigue à vue. L’arrivée de Vox, si elle se confirme à l’échelle nationale, ne fera qu’accroître encore la fragmentation, mais aussi la polarisation, des forces politiques. Le socialiste fait mine de s’accrocher. Mais il pourrait être emporté à tout moment, comme un fétu de paille, sans avoir rien résolu.

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