Les images épouvantables qui arrivent d’Haïti provoquent la peine, la compassion, la générosité et l’engagement de ceux qui vont là-bas pour tenter de sauver des vies. Mais aussi, pour nous qui sommes loin du désastre, une stupeur de l’esprit devant ce spectacle terrifiant dont l’humanité devient le témoin impuissant d’un bout à l’autre de la planète grâce aux photographies, aux reportages des télévisions et à Internet. Chacun est cloué sur place par ce qui advient ailleurs et glacé de l’intérieur face à l’ouvrage de la mort.

Autrefois, les communautés avaient leurs symboles, leurs rituels, leurs histoires racontées, qui leur permettaient d’intégrer l’inexplicable, l’inacceptable à leur propre existence. Les religions, les philosophies, l’art, tout ce qui concourt à représenter la disparition contribuait à rétablir l’équilibre des sentiments, à connaître la mort qui viendra, à ressouder les êtres autour du désir de vivre.

Aujourd’hui, chaque catastrophe particulière est mondialisée. Ce qui se passe en des lieux éloignés se passe aussitôt ici. Ce qui arrive à d’autres nous arrive aussi. Et nous ne savons pas comment faire face, pris entre l’indifférence qui guette et l’empathie vertigineuse. Comment trouver des réponses à ces douleurs planétaires d’autant plus amères qu’elles ne sont rien à côté de la souffrance des victimes réelles?

A Paris, une exposition de Christian Boltanski, un artiste français né à la fin de la Deuxième Guerre mondiale, propose la vision symbolique de la mort qui attend les autres et qui nous attend aussi, des milliers d’habits étalés au sol, enlevés par une grue qui les rejette avec indifférence dans le vacarme de 400 battements de cœur diffusés par une sono puissante. L’art ne guérit pas les plaies; il ne ressuscite personne. Mais le choc est immense entre ses images et celles qui viennent en ce moment de la catastrophe. Il peut nous réapprendre à les voir, à comprendre ce qui nous bouleverse, et à reconnaître ce que le déni de la mort s’emploie à nous faire oublier.

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