Même nom, même prénom: Csorba Robert. Le petit garçon avait 5 ans; son père 28. Signes particuliers? Ils étaient nés Roms et Hongrois. La neige, qui tombe à gros flocons sur le cimetière de Tatarszentgyörgy, au sud-ouest de Budapest, rend plus visible encore la stèle de marbre noir, où leurs noms sont gravés. Les deux Robert, le jeune et le très jeune, sont morts il y aura bientôt deux ans. Tués devant leur maison, une nuit de février.

Ils ne sont pas les seules victimes de la vague de haine anti-Roms, qui a fait, selon les estimations de l’association ERRC (European Roma Rights Centre), neuf morts et plusieurs dizaines de blessés, au cours de quarante-huit expéditions punitives, perpétrées dans plusieurs villages, entre janvier 2008 et juillet 2009. La Hongrie, qui a pris le 1er janvier la présidence tournante de l’Union européenne, devrait réserver aux meurtriers présumés de Tatar­szent­györgy – accusés de plusieurs autres agressions contre des Roms – un procès exemplaire. Au printemps, assure-t-on.

«Je voudrais y aller. En même temps, ça m’effraie…», lâche Renata Jakab. Assise près du poêle à bois, la mince jeune femme de 24 ans, compagne de Robert, est la mère du petit Robika, comme tout le monde surnommait «le plus timide et le plus calme» de leurs trois enfants. La photo du gamin est partout, avec celle de son père. Dans la maison des parents de Renata, comme dans celle des parents de Robert. C’est à côté de ces derniers que le jeune couple s’était installé. A Tatarszentgyörgy, ici ou là, ils se sentaient chez eux. Dans les rues calmes, on se déplace encore en carriole à cheval. Pas un immeuble à l’horizon, mais des maisons à un étage, bordées de jardins, de potagers souvent.

Robert et Renata sont nés ici, comme leurs ascendants respectifs. Leur maison à eux, construite en 2005, à l’extrémité du village, est posée à moins de vingt mètres de celle des parents de Robert. C’est une jolie bâtisse, peinte en jaune safran, à la mode hongroise. Etait, plutôt. Il a suffi de trois cocktails Molotov pour que le feu l’emporte. Les murs n’abritent plus désormais que des courants d’air froid. Des poutres calcinées rappellent qu’il y eut un toit. «Chaque matin, quand on ouvre la porte, on voit la maison brûlée, soupire Erzébet, mère de Robert et grand-mère du petit Robika. On ne peut pas oublier: c’est sous nos yeux, tout le temps.»

Il est minuit passé, le 23 février 2009, quand un bruit sourd – le premier cocktail Molotov jeté dans la maison – réveille en sursaut la famille. Renata file dehors, paniquée, avec son plus jeune fils, Maté. Robert surgit quelques secondes plus tard, serrant Robika contre lui et tirant par la main Bianca, l’aînée des trois enfants. La maison est en flammes. C’est le moment que choisissent les assaillants pour tirer. Comme à la foire. Ils sont armés de fusils. «Bianca affirme avoir vu quatre ou cinq «policiers». Sans doute des hommes en uniforme… Elle ne veut rien dire d’autre», explique sa grand-mère maternelle, Ildiko. La fillette, âgée de 6 ans, est blessée – touchée à l’annulaire, dans le bas du dos et à l’épaule par des balles «qui ont ricoché». Elle parvient à courir jusqu’à la maison voisine, où sa mère et son frère Maté se sont réfugiés. Robert et Robika, eux, sont mortellement atteints.

«Avec les Roms d’ici, il n’y a pas de problèmes. C’est avec ceux qui viennent de l’extérieur ou qui sont installés depuis peu que ça coince», lance le patron de l’épicerie, située en face de l’église. Poivrons et salamis occupent l’essentiel des rayons. On vend aussi des bonbons pour les enfants. L’épicier se souvient de Robert et de son fils. Sur les 1800 habitants de Tatarszentgyörgy, un petit quart sont Roms. «Il y en a qui piquent des billots de bois ou des outils dans les jardins, des trucs comme ça», relève l’épicier. Ce que le nouveau maire, Joseph Szehofner, appelle des «conflits de voisinage» ou des «problèmes de civilité».

Elu en octobre 2010, avec une confortable majorité, ce politicien de 28 ans est un permanent du Fidesz (Union civique hongroise), le parti du premier ministre, Victor Orban. Il n’est pas natif de Tatarszentgyörgy, mais «aime la vie à la campagne». Surtout, Joseph Szehofner respire l’ordre. Comme le Fidesz: «L’ordre, c’est notre devise. Il s’agit d’assurer la sécurité pour tout le monde», dit-il. Par prudence, il enregistre notre entretien sur un magnétophone. Devant ses visiteurs français, il cite à plusieurs reprises Robert Schuman, «homme de dialogue», dit-il. Lui-même se veut un édile consensuel, modéré. «En tant que chrétien, je réprouve ceux qui font l’apologie de la violence ou qui pensent que la violence peut résoudre les litiges», insiste-t-il.

Certes, il existe des «tensions» entre communautés. «Sur quelque 400 habitants roms, une petite cinquantaine posent problème», précise-t-il. Robert Csorba – qui avait été accusé de vol de bois de construction – en faisait-il partie? Son fils Robika et sa famille aussi? On s’étonne. On insiste. Les victimes posaient-elles plus problème que leurs assassins? Le maire secoue la tête. «Il faut vivre ici, pour sentir ce qui se passe», tranche-t-il.

Aux élections législatives d’avril 2010, qui ont marqué le triomphe du Fidesz (67,88% des voix), le parti d’extrême droite Jobbik (12,18% des voix) a fait une percée foudroyante, talonnant de peu le Parti socialiste (15,28%), autrefois dominant. «Même George Soros a été surpris par l’ampleur du succès de Jobbik», se rappelle Bernard Rorke, responsable du programme en faveur des Roms de l’Open Society Institute (OSI) de Budapest, l’une des structures fondées et financées par le célèbre mécène américain d’origine hongroise. A Tatarszentgyörgy, rapporte la presse locale, le parti Jobbik a fait plus fort encore, frôlant 18% des voix.

C’est aussi à Tatarszentgyörgy qu’avait été organisée, en décembre 2007, la première parade des hommes en noir de la Garde Magyar – officiellement interdite en juillet 2009. L’épicier s’en souvient. «La famille d’un des membres de la Garde, qui vit à Tatarszentgyörgy, avait été victime d’un vol. «Un coup des Roms», disaient les gens. C’est en réaction à ce vol que la Garde Magyar a décidé de faire son défilé chez nous», rapporte le commerçant. Avec le feu vert de la mairie de l’époque.

«Je n’aurais pas autorisé cette marche», affirme aujourd’hui Joseph Szehofner. L’élu du Fidesz «condamne» tout aussi nettement l’usage de l’expression «criminalité tzigane», trouvaille de l’extrême droite et de ses affidés. Car, explique-t-il, «il n’est pas bon de dresser une communauté contre une autre». L’ancienne maire, pour sa part, refuse de recevoir la presse. C’est qu’ils en ont vu défiler, des journalistes, les habitants de Tatarszentgyörgy! De la BBC à Al-Jazira, le flot s’est rarement arrêté. «A cause du petit garçon», explique Agnès Daroczi, fondatrice d’une des premières associations tziganes de Hongrie. Tout a été dit, déjà, sur l’enquête de police, scandaleusement bâclée (une procédure disciplinaire sera ouverte au sein de l’institution policière), sur le retard de l’ambulance ou sur l’accueil, ahurissant d’indigence, de Renata et de ses enfants par les services hospitaliers. D’autres attaques, parfois meurtrières, avaient eu lieu, à l’encontre de Roms, sans susciter le même émoi.

D’autres suivront, hélas: le 22 avril 2009, un père de famille de 54 ans, Koka Jenö, est tué d’une balle dans la tête devant sa maison de Tiszalök; le 3 août 2009, à Kisleta, une mère de 45 ans, Maria B., est tuée par balles tirées à bout portant, alors qu’elle se repose dans sa chambre; sa fille, une adolescente, est grièvement blessée. Depuis ces deux derniers assassinats, un calme relatif prévaut. «La tension a baissé, c’est vrai. Mais beaucoup d’incidents, de moindre gravité, continuent d’éclater», remarque la juriste Judit Geller, militante à ERRC. L’association réclame, en vain, que ces faits, qui tous relèvent de la violence raciste, soient enregistrés au niveau gouvernemental – et non plus, seulement, par les ONG. Et que la police soit formée à la lutte contre cette nouvelle forme de criminalité.

Quatre hommes arrêtés fin août 2009 par la police hongroise, dans une boîte de nuit de Debrecen, dans l’est du pays, sont soupçonnés d’être les auteurs de plusieurs de ces expéditions punitives. Dont celle de Tatarszentgyörgy. Ils sont en prison, dans l’attente de leur procès. Les parents de Robert Csorba ne sont pas rassurés pour autant. Ils sont persuadés, sans vouloir dire pourquoi, que les vrais assassins rôdent ici. A Tatarszentgyörgy ou dans les environs. Cette idée les obsède. Un cauchemar.

«Jamais mes grands-parents n’auraient imaginé une telle violence dans leur propre village», explique Erzébet. Saisonniers agricoles, ils étaient «plus pauvres que nous», assure-t-elle. «Mais ils étaient heureux, il n’y avait pas de racisme.» Ses parents, eux, ont vu leur niveau de vie progresser. A l’époque communiste, ils étaient ouvriers à l’usine Csepel de Budapest: ils ont pu s’acheter une maison, «avec plusieurs chambres et un jardin, comme les Hongrois», dit Erzébet avec fierté. La fermeture des entreprises d’Etat a sonné la fin d’une époque. Ouvrière pendant quelques années, désormais chômeuse, Erzébet renoue avec la pauvreté. «Finalement, on est moins riches que mes parents et moins heureux que mes grands-parents», résume la mère de Robert Csorba.

A la mairie, on attend le procès des «quatre de Debrecen» avec appréhension, s’indignant à l’avance de voir Tatarszentgyörgy montré du doigt. Renata Jakab, elle, rêve de déménager à Dabas, la ville voisine. «Je voudrais que mes enfants grandissent ailleurs qu’au village, dit la jeune femme. Qu’ils puissent aller à l’université ou suivre une formation professionnelle. Qu’ils deviennent «quelqu’un». En Hongrie, oui, bien sûr. Puisque c’est leur pays.»

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