revue de presse

«Cavanna est juste parti péter la gueule à la mort»

Pour lui, «Hara-Kiri» signifiait: «Je m’ouvre le ventre et je vous emmerde.» Mais il n’y avait pas un gramme de haine chez ce grand amoureux des lettres, auquel les médias français rendent un hommage appuyé. Après que ses journaux satiriques ont été unanimement haïs

Quatorze ans de plus que prévu, finalement. Souvenez-vous. En 1978, dans l’émission de télé Lettre de l’an 2000, visible dans les archives de l’INA, il avait eu cette réflexion, bien à son image: «Je me fous de l’an 2000, imagine un peu l’an 2000, je vais être un vieux con, je peux même pas te dire quel âge j’aurais, ça me fait peur. Ou je serais un vieux con ou je serais crevé.»

C’est Le Nouvel Observateur qui rappelle ce grand moment, où il avait encore fait cette proposition iconoclaste: «Si les gens étaient un peu moins cons, si on s’intéressait à la question à laquelle il faut intéresser, c’est-à-dire supprimer le vieillissement. Là, il y aura un l’an 2000 avec moi dedans.» Et il a tenu. Même si pour lui, Hara-Kiri signifiait: «Je m’ouvre le ventre et je vous emmerde.» Avec une préférence marquée pour les cibles suivantes: l’armée, les beaufs, les chasseurs, les flics, la corrida et les curés.

«Au service de la vie»

Et puis il y a eu un an 2000. Avec lui dedans. Mais jeudi, lorsque la disparition de François Cavanna a fini par arriver comme la nouvelle la plus bête et méchante de cette jeune année 2014, on s’est souvenu, au-delà des grossièretés qui ont marqué l’histoire de la presse satirique française, qu’il «était un amoureux des mots, de la syntaxe, de l’orthographe, de la grammaire. Il aimait le savoir, le papier, et mettait son humour incroyable au service de la vie.»

Et puis encore après ça, c’est «Hara Kipleure», a trouvé Libération, avec son génie habituel du titre. Même François Hollande y est allé de son couplet, relève RTL: «Un homme de conviction qui n’a jamais cessé de se battre pour de justes causes.» Ça tranche avec ces mots historiques du grand Pierre Desproges, qu’il rejoint aujourd’hui et que rappellent Les Echos: «Seule la virulence de mon hétérosexualité m’a empêché à ce jour de demander Cavanna en mariage.»

Avec le professeur Choron

Flash-back. Surtout pour ceux qui n’étaient pas encore nés. «Dans la société très fermée du début des années 1960, il avait ouvert les portes. Il écrivait tout à la main, sur des feuilles à carreaux d’écolier, pas de machine à écrire, pas d’ordinateur», demeure, impressionné, Jean-Marie Gourio, romancier et auteur des Brèves de comptoir, qui a confié ses sentiments au Monde.fr: «Cavanna et Choron étaient des patrons de presse vachement émouvants, de grands utopistes.» «Cavanna se fait hara-kiri et rejoint Choron», titre d’ailleurs, dans cet esprit, L’Avenir belge. «C’étaient deux gamins qui passaient leur temps à s’épater, de grands voyous, les plus malins du monde, de beaux libertaires avec de magnifiques sourires…»

Même Le Figaro, qu’on ne soupçonnera pas d’accointances particulières avec ce franc-tireur, a dû reconnaître l’importance du personnage, indirectement, en faisant l’apologie de son intégration réussie dans le modèle français: «Les nostalgiques de Mai 68 viennent de perdre une icône. […] Cet immigré italien revendiqué écrivit en 1978 une autobiographie, Les Ritals, qui fut saluée par ses plus farouches contempteurs. Avec sa disparition, la langue française perd aussi l’un de ses plus farouches défenseurs. François Cavanna est le fils d’un Italien et d’une Française. Ce n’est pas anodin. […] A l’école, il montre déjà un goût prononcé pour la lecture. Il réussit son certificat d’études, ce qui, à l’époque pour un fils d’ouvrier, est une belle réussite.»

«L’homme qui disait non»

«Ni bête ni méchant» pour L’Express, «ogre iconoclaste» pour Télérama, c’était «l’homme qui disait non», simplement, le poing en l’air, selon Le Parisien. Car «il n’aimait pas le point-virgule. Un truc de faux-cul, jugeait-il en vous regardant droit dans les yeux, casque argenté de cheveux et moustache en pare-chocs. «La vie, ce sont des points ou des virgules, entre les deux, c’est de la foutaise.» Dans la même veine, la rédaction de Charlie Hebdo (@Charlie_Hebdo_) lui a rendu hommage avec ce tweet qui restera dans l’histoire des réseaux sociaux:

La Dépêche de Toulouse, elle, a fait réagir son vieil ami Delfeil de Ton. Elle voulait savoir de quoi il se moquait, Cavanna. Réponse: «De la bêtise. Du mensonge. De l’hypocrisie. De la saloperie en général. Mais ce n’était pas des haines nominales, la haine d’untel ou d’untel. Ce n’était pas un gars qui aurait pendu quelqu’un d’autre: il préférait essayer de le convaincre. Mais il ne supportait pas la bêtise. Il était un modèle pour un nombre de gens incroyable! Il recevait un courrier phénoménal. Et il ne la ramenait pas. Jamais! Ce n’était pas un type mondain. Mais c’était un beau mec. Une belle gueule. De l’allure…»

Dans un entretien qu’il avait donné au Monde Magazine en 2010, à la question de savoir si l’on pourrait refaire Hara-Kiri aujourd’hui, il avait dû constater: «Il y a les mêmes tabous, dégoûts et préjugés qu’à l’époque. L’hypocrisie est la religion dominante. On admire aujourd’hui Hara-Kiri comme une glorieuse réussite. Or, même au temps de sa grande diffusion, il était haï à l’unanimité, par la presse et les artistes. On était un journal vulgaire. On nous reprochait notre mauvais goût. On était une réunion de bandits, d’individus à la marge, de révoltés. On était accablés de procès, on a été interdits trois fois.»

«Anar, foutraque»

«A l’époque», on ne pouvait pas faire tout cela, «mais on le faisait quand même!» dit-il dans un entretien filmé qu’il avait donné à la chaîne Arte en 2011. C’était le fruit d’«un imaginaire débridé», renchérit Slate.fr, qui en propose un très riche historique en images: «C’était anar, foutraque, inventif, intemporel. Les pages se froissaient, les agrafes foutaient le camp, mais on pouvait relire un Hara-Kiri des années après et en rire encore.»

Car c’était un «joyeux combat de la libre expression», titre sobrement La Croix, qui répète ce que le journaliste contesté Denis Robert, réalisateur d’un film sur Cavanna «que toutes les chaînes de télé ont refusé de financer» (dixit Paris Match) et qui a finalement vu le jour grâce à la plateforme de crowdfunding KissKissBankBank, a dit sur son compte Facebook:

«On devait filmer son réapprentissage de la marche. Pour Cavanna, c’était très important de se tenir debout, de marcher […] Cavanna a sans doute été celui qui a le plus apporté à l’idée de liberté et de liberté d’expression dans ce pays. Plus important que tous les penseurs, journalistes, humoristes qui veulent faire «bête et méchant». Il n’y avait pas un gramme de haine en lui. Jamais.»

Et aujourd’hui?

Aujourd’hui encore, «les polémiques n’ont pas cessé, bien au contraire, écrit Gala. En témoignent le procès de Siné en 2009 ou la caricature de Mahomet en 2012. Et qu’on aime ou qu’on déteste» Hara-Kiri, «on en a tous entendu parler au moins une fois dans notre vie». Et de rappeler au final qu’«en lutte contre la drogue, qui avait emporté sa petite-fille de 18 ans, l’homme aux faux airs d’Albert Einstein était, malgré les apparences, un homme au cœur tendre qui faillit se suicider par amour. Sa perte provoque donc un grand vide dans la communauté des perturbateurs publics.»

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