EXERGUE

Ceci n’est pas «L’Origine du monde»

L’Origine du monde, le fameux tableau de Courbet, aurait une tête selon un scoop de Paris Match. Pourquoi pas? Laissons les experts en décider. Mais si tel était le cas, la légende devrait être modifiée

«L’art ne reproduit pas le visible. Il rend visible.» Paul Klee

Après le visage retrouvé de Richard III, grâce à son ADN découvert dans un parking, et celui d’Henri VI reconstitué en 3D, voilà qu’une nouvelle tête vient bouleverser le champ de nos certitudes. L’Origine du monde de Courbet, gros plan sur un sexe féminin entrouvert, ne serait, selon le scoop mondial de Paris Match, que le fragment d’un tableau plus grand représentant une femme couchée, les bras écartés. Jean-Jacques Fernier, auteur du catalogue raisonné de Courbet, estime l’hypothèse crédible. Le Musée d’Orsay, où la toile est exposée depuis 1995, juge ces allégations «fantaisistes».

Quoi qu’il en soit, le milieu de l’art est secoué. On comprend pourquoi. Si on retrouvait les bras de la Vénus de Milo, la tête de la Victoire de Samothrace ou le nez du Sphinx, cela ne changerait pas la nature de l’œuvre. Les pièces manquantes viendraient simplement compléter le puzzle. Mais à L Origine du monde, justement il ne manque rien: cette partie est un tout, parfaitement encadré et sans hors-champ. Impossible d’échapper au regard de ce sexe qui fit scandale au XIXe, période où seuls les nus représentant des scènes mythologiques étaient admis. Aujourd’hui encore, cette toison choque, notamment en raison de son système pileux très à rebours de l’esthétique imberbe de la pornographie contemporaine.

Alors, scoop ou coup monté? Le débat est passionné et très idéologique. Il y a les iconoclastes devenus conservateurs qui, au nom de la modernité, ont sacralisé l’œuvre au point de la vénérer comme un fétiche immuable. Pour eux, mettre une tête à ce bas-ventre tellement charnel, c’est le priver de son mystère, le rendre vulgairement sexuel. A l’inverse, il y a les décomplexés, qui estiment qu’il est heureux qu’on en finisse avec cette piété ridicule qui essentialise les femmes en mère universelle (certaines féministes), glorifie un peintre qui vient de coucher avec sa maîtresse (les goguenards) ou profite à ses exégètes, un cercle très fermé, qui ne veulent rien perdre de leur superbe – notamment les héritiers de Lacan, qui fut propriétaire du tableau. Mais du coup, le titre, intimement lié à l’œuvre (et apparu bien plus tard sans que l’on sache comment), n’a plus aucun sens.

Maintenant, supposons que L’Origine du monde soit bien un fragment d’une toile plus grande. Qu’est-ce qui serait vraiment modifié? Son prix, certes, mais encore? L’intention artistique.

On sait que le tableau a été vendu par Courbet au collectionneur turc Khalil Bey. On sait aussi qu’il a acheté ce nu sans jambe, sans main et sans tête. La question est: Courbet a-t-il imaginé sa composition telle que nous la connaissons aujourd’hui, ou a-t-il coupé en deux cette fameuse toile évoquée par Paris Match, offrant le bas à son commanditaire qui voulait quelque chose de très osé? L’Origine du monde serait alors un accident, un arrangement, un caprice de client. Dans la logique du scoop, c’est donc à un érotomane syphilitique que l’histoire de l’art devrait ce cadrage exceptionnel qui a fait son aura. On comprend que personne ne soit pressé de connaître le fin mot de l’affaire.

C’est donc à un érotomane syphilitique que l’histoire de l’art devrait ce cadrage exceptionnel

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