Dans une récente interview l'ancien chef de l'Armée, Christophe Keckeis, a osé franchir un pas en parlant de coopération de défense dans un cadre bilatéral. Cette réflexion arrive à un moment où la politique de sécurité et de défense suisse est en crise. La concrétisation d'Armée XXI a été compromise par la réduction du budget de la défense. Les luttes politiciennes entre l'alliance contre nature de la droite nationaliste et de la gauche pacifiste ont non seulement privé l'armée de ressources nécessaires mais, encore plus grave, a fait perdre le peu d'orientation stratégique de notre politique de sécurité. L'opposition entre une vision de défense territoriale traditionnelle centrée autour du maintien de la neutralité et une vision interventionniste humanitaire ne laisse que peu de place au compromis et surtout illustre l'aporie de la réflexion stratégique suisse contemporaine.

Le 11 septembre 2001 a fait prendre conscience au monde que des acteurs non étatiques pouvaient devenir des acteurs stratégiques et ainsi influer sur les équilibres internationaux. De même, le 8 août 2008 en Géorgie nous a rappelé que les politiques de puissance étatiques n'étaient pas mortes pour autant. La résultante de ces deux tendances est un monde multipolaire et multiniveaux. L'hégémonie américaine est sur le déclin et contestée par de nouvelles puissances émergentes. De même, la légitimité des Etats comme seuls acteurs stratégiques a fortement été écornée par l'apparition de forces transnationales (réseaux terroristes, mafia, mouvements de radicalisation identitaire ou religieuse) ainsi que par l'activisme toujours plus important des institutions internationales telles que l'ONU, l'Union européenne (UE) ou l'OTAN. La conséquence directe en est que l'image de la menace a changé. L'imprévisibilité et la complexité du système international ont remplacé le concept de menace par la notion de risque. Alors que la première est observable et quantifiable car basée sur l'identification d'une intention hostile telle que les menaces territoriales qui planaient durant la Guerre froide, la dernière est plus floue et implique des choix stratégiques subjectifs. La nature polymorphe du risque implique également qu'il trouve son origine dans un nombre croissant de vecteurs. Les concepts de politique de sécurité utilisés jusqu'à ce jour doivent être repensés.

En Suisse, pour beaucoup le concept de neutralité est indissociable de la politique de défense. La codification du droit de la neutralité date des conventions de La Haye de 1907. Vouloir baser sa politique de sécurité sur ces postulats revient à développer une politique de transport aérien en référence à des aéronefs qui volaient avec des moteurs de tondeuses à gazon. Aucun ministre des Transports digne de sa fonction n'oserait imaginer une telle situation. Or dans le domaine de la défense cela paraît acceptable. De même, on entend également l'argument que la Suisse, de par sa tradition humanitaire, devrait concentrer ses efforts sur l'aide au développement et la promotion civile de la paix. Ces intentions, bien que louables, contribuent au mythe d'Alice au pays des merveilles: un monde pavé de bonnes intentions qu'il faut juste réaliser.

La réalité cependant est fort différente. Quelles alternatives émergent? La proposition de coopération de défense est innovante et mérite de s'y attarder. La Suisse coopère déjà avec ses voisins dans le cadre de la formation de certaines unités ou de manière ponctuelle lors du Sommet du G8 d'Evian ou de l'Euro. Une coopération bilatérale plus approfondie aurait des conséquences politiques pour la Suisse: elle devrait renoncer à sa neutralité car le droit de la neutralité prohibe les alliances de défense militaires. Cette option est politiquement non envisageable actuellement. Une coopération bilatérale dans le domaine du maintien de la paix ne pose pas de problème d'un point de vue strictement légal en ce qui concerne le droit de la neutralité. L'Autriche a maintenu sa neutralité tout en participant à la Politique européenne de sécurité et de défense qui pour l'heure ne contient pas de clause de défense mutuelle contraignante.

La participation de la Norvège au Groupement tactique de l'Union européenne (Battlegroup) fournit une piste de réflexion pour la Suisse. La Norvège, membre de l'OTAN mais non de l'UE, contribue militairement au Groupement tactique nordique dirigé par la Suède. Ces groupements tactiques sont des forces de réactions rapides activables notamment pour des opérations de prévention de conflits, d'assistance humanitaire ou de stabilisation. Deux groupements sont en alerte permanente pendant six mois. La Norvège a donc ouvert une brèche qui démontre que la coopération bilatérale en matière de défense est possible avec l'UE.

La participation de la Suisse permettrait de démontrer qu'elle est un acteur solidaire de la sécurité européenne. Les structures offertes par l'UE permettraient également à la Suisse de palier certaines de ses lacunes capacitaires en se spécialisant dans des stratégies de niche où elle a un avantage comparatif: transport aérien, lutte contre les armes nucléaires, bactériologiques et chimiques ou logistique.

Comme les accords bilatéraux déjà négociés, la coopération en matière de défense aurait également un coût. D'un point de vue politique, la Suisse devrait réexaminer le bien-fondé de sa neutralité qui n'est pas un but constitutionnel car cette dernière a été conçue comme un outil sécuritaire qui devait pouvoir être adapté aux exigences de l'environnement stratégique international. Or, lorsqu'on fait face à des groupes terroristes nihilistes, le concept de neutralité perd tout son sens car l'inimitié ne dépend pas de ses orientations stratégiques mais de son appartenance identitaire. Les modalités de la participation des troupes suisses dans un Groupement tactique ainsi que la participation à la prise de décision devraient également être réglées. La décision d'engager des forces norvégiennes dans le Groupement tactique nordique est nationale.

Il est grand temps que le parlement repense le rôle sécuritaire que la Suisse veut jouer dans le système international actuel et donne des missions claires à nos forces armées, avec des moyens de les accomplir.

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