Les enjeux de la décision que les citoyens et citoyennes suisses vont prendre dimanche sur les cellules souches embryonnaires sont importants. Au même moment, une vive discussion se déroule à l'ONU sur l'interdiction du clonage humain. Aux Etats-Unis, le thème de la recherche avec des cellules souches provenant d'embryons humains a été et reste un des points de controverse entre les deux partis qui ont voulu conquérir la Maison-Blanche. La veuve de l'ex-président Reagan s'était engagée directement dans ce débat, en plaidant pour une législation libérale dans ce domaine.

A ses débuts, le texte de loi s'intitulait «sur la recherche embryonnaire», et il est devenu depuis «sur les cellules souches». Pourquoi un tel changement? A la fin du siècle passé, le Fonds national pour la recherche scientifique avait défini un programme-cadre pour des recherches dans le domaine de la médecine des greffes. Toutes les personnes ayant l'intention de poser une candidature pour un projet de recherche se retrouvèrent lors d'une rencontre à Berne. Une jeune biologiste tessinoise, Marisa Jaconi, exposa son intention de continuer les recherches qu'elle était en train de faire sur des souris en les poursuivant sur des êtres humains et en utilisant des cellules souches provenant d'embryons humains, cellules qu'elle importerait gratuitement des Etats-Unis.

Après quelques interventions à caractère technique, je me permettais timidement de poser à Mme Jaconi la question de savoir si elle jugeait que son projet pouvait être considéré comme éthiquement douteux. Elle me répondit que le comité d'éthique local lui avait donné son feu vert et que, par conséquent, elle se considérait en pleine légalité. Les dirigeants du Fonds national acceptèrent son projet de recherche non sans soumettre ce dernier à leur propre comité d'éthique interne.

La nouvelle de cette approbation devint publique et la conseillère fédérale responsable de ce secteur, Ruth Dreifuss, empoigna le dossier. Avec un coup de bravoure politique, elle ne cassa pas la décision du Fonds national, mais elle mit en route un processus visant à donner une base légale à l'activité scientifique liée à cette recherche embryonnaire. Elle mit sur pied un petit groupe d'experts et elle leur demanda d'établir un texte dans les plus brefs délais. Le projet de loi dit «sur la recherche embryonnaire» passa rapidement au parlement. Les membres des deux Chambres réagirent en ordre dispersé, ne suivant pas strictement une logique de partis et avec une connaissance relativement limitée des aspects techniques du dossier. Tout le monde affirmait et continue à affirmer à juste raison que toute la problématique pose de nombreux problèmes éthiques, mais lorsqu'on demande plus précisément en quoi ils consistent et comment y répondre, la confusion reste de mise.

Les parlementaires étaient aussi conscients du fait que la population suisse restait relativement partagée et, dans leur attitude majoritairement anti-prohibitionniste, ont essayé d'éviter le cap d'un vote populaire par référendum. Ainsi, ils pensèrent qu'il fallait se concentrer exclusivement sur la recherche touchant aux cellules souches, car cette dernière paraissait la plus prometteuse parmi les nombreuses recherches impliquant des embryons humains. En rétrécissant ainsi l'objet de décision, ils pensaient faire avaler plus facilement la pilule au peuple suisse et éviter une confrontation frontale. Mais c'était aller un peu trop vite. Des milieux fort différents, allant de Verts particulièrement radicaux à des conservateurs aux motivations religieuses, récoltèrent aussi en ordre dispersé les signatures requises pour un référendum.

Nous voici donc devant les urnes. La gauche reste encore relativement divisée. Je me souviens avoir présenté les enjeux de cette loi aux membres socialistes des Chambres fédérales et avoir reçu des applaudissements aussi bien que des remarques acerbes, car l'éthicien n'avait pas tenu le sermon auquel ils s'attendaient. C'est à l'intention de ces personnes particulièrement critiques envers la recherche scientifique de pointe que j'aimerais formuler un petit argumentaire en faveur de cette loi.

Les adversaires reprochent à ce texte l'utilisation dans notre pays d'embryons surnuméraires, alors qu'une autre loi déjà en vigueur prescrit une limitation stricte de ces derniers. Ces milieux oublient le facteur du temps. En effet, la loi sur la procréation médicalement assistée a été conçue et discutée pendant les années 90, mais elle n'est entrée en vigueur qu'en 2001. En d'autres termes, on a pratiqué la médecine de procréation médicalement assistée pendant toute une décennie sans cadre légal spécifique et, pendant toute cette période, on a congelé de nombreux embryons qui ne furent pas implantés dans le corps d'une femme. On oublie aujourd'hui que lorsqu'une loi n'interdit pas explicitement une pratique, cette dernière est tolérée. Dans une ordonnance, le Conseil fédéral, conscient de l'existence de nombreux embryons surnuméraires, en ordonna leur destruction pour fin 2003.

On arrive ici au cœur du débat. La destruction d'embryons est-elle un acte si anodin qu'on puisse se passer d'une justification éthique? Je ne le pense pas. Je constate en tout cas que le malaise lié à cette destruction a été caché par des expressions du type «ils seront laissés à leur destin». Cela ne correspond pas à la vérité et la destruction des embryons est à considérer comme un acte se plaçant strictement dans le domaine de la responsabilité humaine. La question à laquelle on doit répondre est donc non pas si l'utilisation de ces embryons surnuméraires est légitime ou pas, mais plutôt si l'on peut considérer cette utilisation strictement réglementée par la loi comme moralement pire que leur destruction. Personnellement, je n'en suis pas convaincu.

Si l'on est d'avis que chaque embryon humain a un droit absolu à la vie, il faut en tirer toutes les conséquences, même si elles sont impopulaires. Il faut absolument empêcher la formation de nouveaux embryons surnuméraires et permettre l'adoption de ceux qui sont déjà existants. Il faut mettre hors la loi toute forme de fertilisation in vitro car elle produit des embryons surnuméraires. Dans ce contexte, la position du pape Jean Paul II est tout à fait conséquente et mérite le respect. Mais si l'on veut accepter les techniques de procréation médicalement assistée, il faut savoir en tirer les conséquences.

Dans certains milieux de gauche, on s'oppose à cette loi en affirmant qu'elle fait le jeu des multinationales pharmaceutiques. Pour le moment, cela ne correspond pas à la réalité. La recherche avec des cellules souches embryonnaires est une variante de la recherche fondamentale en biologie et ne représente aucun intérêt commercial. Ce dernier est absolument entravé par le texte de la loi soumise à votation. Un non hâtif et de protestation aurait aussi un effet pervers. On se retrouverait lundi prochain avec un vide juridique particulièrement dangereux et, en même temps, on serait encore au pied de la montagne. Sa hauteur ne va certainement pas changer.

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