Opinions

La censure et ses abus. Par Pierre Grosjean

Internet rend service aux néonazis, aux pédophiles et aux organisations criminelles. Il ne se passe pas une semaine sans que l'actualité nous le rappelle. Journaux et télévisions consacrent de larges espaces à ces faits-divers où le réseau mondial est sévèrement mis en cause. Le tapage médiatique commence d'ailleurs à irriter certains internautes. A force de braquer les projecteurs sur les dérives du réseau, disent-ils, on risque bien de passer à côté de ses innombrables bienfaits. On ne critique pas la poste sous prétexte qu'elle transporte aussi des lettres infâmantes.

Leur raisonnement n'est cohérent qu'en surface. Car le fonctionnement d'Internet ne s'apparente ni à la poste, ni au téléphone, ni à l'affichage public: le réseau conjugue les principes de tous ces canaux pour les dépasser. On y communique de personne à personne, en privé. Mais aussi en public, en communauté. Chacun peut devenir émetteur et s'adresser au monde. Sans limite ni obstacle, les voix les plus diverses peuvent se faire entendre et s'organiser.

Cette liberté d'expression doit évidemment être préservée. La circulation des idées reste l'un des plus puissants facteurs de progrès. Mais nos socié-

tés estiment que, dans quelques cas bien précis, la diffusion d'idées peut se retourner contre l'intérêt commun. L'incitation à la haine raciale, par exemple, tombe sous le coup de la loi. Il n'y a aucune raison de la laisser prospérer dans le monde virtuel.

La police fédérale s'apprête ainsi à mettre en place un système de contrôle d'Internet. Les fournisseurs d'accès devront bientôt installer des filtres dans le seul but d'enrayer la diffusion de thèses racistes. Conséquence: les internautes de Suisses ne pourront plus accéder librement à la totalité du réseau.

Ce dispositif a quelque chose de profondément choquant. Il risque de s'étendre à d'autres domaines, à des sites que seule la police réprouve. Il pourrait marquer un premier pas vers la censure d'Internet. Il est pourtant nécessaire. Car les organisations xénophobes ont trouvé dans le réseau le plus formidable des vecteurs publicitaires. Les quelques miliers d'individus racistes qui jusqu'ici restaient isolés peuvent désormais s'organiser et se faire connaître. Cette technique leur a déjà réussi. Internet ne doit plus leur servir de tremplin.

Mais comment, dès lors, prévenir les abus liberticides? Comment éviter une généralisation de ces systèmes de filtrage qui sont si faciles à mettre en place? Des mouvements réactionnaires pourrait demander, et obtenir, le musellement d'innombrables autres sites. L'intérêt commercial pourrait discrètement censurer des serveurs qui dérangent l'ordre établi. Et le Net pourrait perdre son souffle libertaire dans l'affaire.

Seul un large débat sur la place publique permettra d'éviter une telle dérive. Le réseau doit être étudié, questionné, éclairé pour garder ses richesses. Fermer les yeux sur ses défauts, c'est lui rendre le plus mauvais des services.

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