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Cent ans après le génocide des Arméniens, quel travail de mémoire

Aujourd’hui, en Turquie, des intellectuels de plus en plus nombreux aspirent à sortir de l’isolement négationniste. Dans ce contexte, on peut s’interroger sur le «travail» le plus utile aujourd’hui, non seulement pour la Turquie mais aussi pour la mémoire des victimes du génocide

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Quel travail de mémoire en 2015 pour le génocide arménien?

Recep Tayyip Erdogan a surpris son monde l’an passé en adressant ses condoléances aux Arméniens à la veille de la date anniversaire du génocide de 1915.

Cette année, c’est son premier ministre Ahmet Davutoglu qui s’est chargé de reprendre le même message. Si la Turquie reconnaît les souffrances arméniennes, elle refuse d’en assumer la responsabilité exclusive; tout le monde a souffert dans ces années terribles. En clair, sous les civilités, Ankara refuse une fois de plus de faire son «travail de mémoire».

Mais qu’entend-on exactement par là? Cela ne va peut-être pas autant de soi qu’il y paraît.

L’inventeur du mot génocide, le juriste polonais Raphaël Lemkine, accordait une importance centrale à son aspect culturel: autant que les hommes qui le composent, ce sont les représentations symboliques et les apports civilisationnels du groupe visé – c’est-à-dire sa mémoire – qui doivent être effacés. Le génocide parfait serait celui où plus personne ne se rappellerait que ses victimes ont même existé un jour. Et à cet égard, force est de constater que celui qui a visé les Arméniens ottomans était assez réussi.

Comme le relève l’historien turc Taner Akçam1, l’émergence de la nation turque moderne a passé par l’élimination quasi totale, entre expulsions et massacres, des chrétiens qui formaient à la fin du XIXe siècle un tiers de la population ottomane. L’identité turque contemporaine repose sur un «trou noir», un oubli collectif englobant autant les victimes elles-mêmes que l’histoire de leur victimisation. Et c’est bien parce qu’il est fondateur que cet oubli est si difficile à surmonter.

Dans ces conditions, la mémoire du génocide ne fait pas que dévoiler l’existence du crime. Elle l’empêche d’aboutir. L’emploi du même mot pour désigner d’une part la narration intérieure à travers laquelle se tricote l’individualité de chacun d’entre nous et de l’autre le récit partagé d’un groupe constitué ne doit toutefois pas tromper. Dès lors qu’elle est collective, la mémoire cesse d’être spontanée. La mémoire arménienne, ainsi, rassemble les expériences de victimisation dont était porteuse la génération des survivants. Mais elle a aussi été modelée par des impulsions inscrites dans l’histoire intellectuelle et politique de l’après-génocide. Et tous les usages de la mémoire ne sont pas innocents: celle, par exemple, des exactions commises pendant la Deuxième Guerre mondiale par les oustachis croates alliés aux nazis a été ravivée dans les années 1990 pour fournir un récit justificateur aux exactions des extrémistes serbes.

La Turquie, de son côté, n’est pas qu’amnésique. Elle a sa propre mémoire, construite, elle aussi, sur une victimisation: le démembrement de l’Empire ottoman par les vainqueurs de 1918, prélude à la «guerre d’indépendance» dont elle est sortie victorieuse. La phobie de ce démembrement, concrétisé notamment par la création d’une vaste Arménie à l’est de l’Anatolie, est activement entretenue par Ankara, notamment en réaction aux revendications kurdes. Et chaque parlement qui décide de reconnaître le génocide la ravive très efficacement.

Lorsque les porte-parole officiels ou officieux de la Turquie réclament une «commission d’historiens» chargée de trancher de la réalité du génocide, ils cherchent sans doute en partie à gagner du temps. Ils se font aussi des illusions. Contrairement à certains de ses prédécesseurs, une nouvelle génération d’ottomanistes ne répugne plus à analyser les massacres de 1915 à la lumière d’un concept de génocide qui s’est entre-temps détaché du modèle unique de la Shoah. D’un point de vue historiographique, la question est, pour l’essentiel, tranchée. Mais cet appel un peu désespéré aux historiens dit peut-être aussi autre chose: le refus d’un bras de fer ressenti à juste titre comme plus politique que moral et le désir de continuer à écrire sa propre histoire – un sentiment que, sans vouloir en rien comparer les faits historiques, les Suisses bousculés dans leurs croyances mémorielles par les attaques subies lors de l’affaire dite «des fonds juifs» peuvent sans doute comprendre.

Comme l’ont montré les travaux entamés alors par la Commission Bergier, une dose de pression extérieure est parfois nécessaire pour se regarder en face avec tout l’esprit critique souhaitable. Même timidement, un tel processus est précisément en train de se produire en Turquie. L’hostilité de moins en moins voilée affichée par le pouvoir islamo-conservateur face à l’héritage kémaliste a favorisé l’expression de récits concurrents. Du trou noir émergent des bribes de souvenirs, des monuments restaurés et un mouvement, certes encore restreint mais courageux et décidé, en faveur d’une relecture critique du passé. Des intellectuels de plus en plus nombreux aspirent à sortir de l’isolement négationniste.

Dans ce contexte, on peut s’interroger sur le «travail» le plus utile aujourd’hui, non seulement pour la Turquie mais aussi pour la mémoire des victimes du génocide: celui qui continue de se mener au nom de cette mémoire pour multiplier les reconnaissances officielles et pénaliser le négationnisme? Ou celui des historiens et des intellectuels turcs pour le droit à une recherche historique libre, susceptible de faire émerger un récit mémoriel dégagé de l’enlisement nationaliste et tourné vers le progrès démocratique?

Engagé en pionnier dans ce dernier effort, le journaliste et écrivain d’origine arménienne Hrant Dink, assassiné en 2007 par un extrémiste, suggérait de s’intéresser, plutôt qu’aux morts, aux survivants du génocide. Il a été écouté. Amorcé par le récit de Fethiye Çetin Le livre de ma grand-mère 2, l’intérêt de l’opinion s’est porté sur les descendants des Arméniens – et surtout des Arméniennes – islamisés et intégrés dans des familles musulmanes. Ils sont, semble-t-il, très nombreux.

Si certains justes ont été impliqués dans le sauvetage de jeunes Arméniens, l’enlèvement de femmes et d’enfants est un acte génocidaire caractérisé. Cette manière de faire revivre en Turquie la mémoire de 1915 ne peut donc qu’être immensément douloureuse pour ceux qui se découvrent descendants à la fois des bourreaux et des victimes. Elle a toutefois l’avantage de poser clairement deux questions vitales: celle d’un désir désormais incarné de réconciliation. Et celle, sans doute encore plus centrale, de la définition des identités. A ce titre, elle participe de la construction d’une mémoire qui pourrait être un jour commune aux deux peuples, toutes questions de réparations et de règlement politique des comptes laissées à qui de droit.

1. Dans la préface du livre «La Turquie et le fantôme arménien» de Laure Marchand et Guillaume Perrier, Actes Sud, 2013.2. Réédité en 2013 aux Editions Parenthèses; voir aussi Fethiye Çetin et Ayse Gül Altinay «Les petits enfants», Actes Sud 2011.

Certains intellectuels aspirent à sortir de l’isolement négationniste

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