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Les cent ans du Tour de France (2). Ferdi Kubler et Hugo Koblet, l'âge d'or du cyclisme suisse

Vainqueurs de la Grande Boucle, respectivement en 1950 et 1951, les deux hommes étaient unis et aiguillonnés par leur rivalité.

«Hé! Hugo! J'ai soif… Il te reste de l'eau?» Tour de Suisse 1950. Dans l'ascension du San Bernardino, le thermomètre indique une quarantaine de degrés. Roue dans roue, Ferdinand dit «Ferdi» Kubler et Hugo Koblet se disputent la victoire et les faveurs d'un public divisé. La bave aux lèvres, comme souvent, le premier se retourne et implore le second de soulager sa gorge asséchée. Koblet lève les yeux, les plante dans ceux de son adversaire préféré, empoigne sa gourde, fait mine de la lui passer et en déverse le contenu sur le bitume bouillant. Un petit verre pour la route, lourd de signification. L'épisode illustre à merveille la rivalité qui a toujours uni les deux champions, les seuls Suisses à avoir jamais remporté le Tour de France – Kubler en 1950, Koblet l'année suivante.

«Avoir la possibilité de courir contre lui a constitué la plus grande chance de ma carrière», expliquait récemment Ferdi Kubler, à l'occasion de la présentation d'un documentaire que lui ont consacré la Télévision suisse romande et Arte. L'œil brillant et le sourire hollywoodien, celui que l'on surnomme l'«Aigle d'Adliswil» va plus loin encore: «Nous n'aurions rien gagné l'un sans l'autre, nous nous tirions vers l'avant. Si je suis devenu champion du monde en 1951 à Varèse, c'est parce que lui venait de remporter le Tour de France. Il m'a servi d'aiguillon permanent. Je me devais de répondre à son succès et je me suis entraîné comme un fou pendant les sept semaines qui ont précédé les Mondiaux.»

Le dialogue entre les deux «K» n'a jamais vraiment eu lieu sur les routes du Tour. Ou à distance. En 1950, année où triomphe Kubler, Koblet, qui vient de remporter le Giro, ne prend pas le départ. Le Zurichois, alors âgé de 31 ans, bénéficie pour sa troisième participation – abandons en 1947 et 1949 – de toute la confiance d'Alex Burtin, directeur sportif de la sélection helvétique. «Ferdi» est à la lutte aux avant-postes lorsque, le 26 juillet à Saint-Gaudens, un coup de théâtre secoue le peloton. Gino Bartali, pourtant vainqueur d'étape la veille, décide de se retirer du Tour. Victime d'une chute en raison de l'écart d'une moto de presse, chahuté dans les Pyrénées par une foule qu'il juge hostile et nationaliste, l'Italien évoque «un fou avec un couteau» sur le bord de la route et plie bagages. Le «fou» avait, dit-on, un saucisson dans l'autre main, mais le choix de Bartali s'avère irrévocable.

Malgré les efforts d'Alfredo Binda, directeur technique transalpin, et de Jacques Goddet, patron du Tour, tous les Italiens, dont le détenteur du maillot jaune Fiorenzo Magni, se rangent derrière leur chef de file. Cet abandon massif, qui coïncide avec la prise de pouvoir de Kubler, jette aujourd'hui encore une petite ombre sur sa victoire. Sans cet épisode, serait-il monté sur la plus haute marche du podium? Difficile de ne pas se poser la question. «Je pense que j'aurais de toute façon eu les moyens de gagner ce Tour, répond fièrement l'intéressé. Je n'ai pas volé cette victoire, je suis allé la chercher, seul, sans équipier à mes côtés. Je me souviens de l'émotion incroyable que j'ai ressentie en endossant le maillot jaune, mais le plus dur restait à faire: le défendre. Non, vraiment, je n'ai rien volé…»

Ce maillot jaune, qu'il avait déjà porté un jour en 1947, après avoir remporté la première étape de l'après-guerre à Lille, il ne le lâchera plus. Il assoit son succès lors du contre-la-montre individuel entre Lyon et Saint-Etienne (98 kilomètres), deux jours avant l'arrivée, au cours duquel il prend 5 minutes 34 à Constant Ockers et près de dix minutes à Louison Bobet. «J'avais alors pratiquement gagné. Mais la dernière étape (Dijon-Paris, 314 kilomètres) a été si dure… J'avais tellement peur de tomber. Je roulais avec les premiers coureurs, parce que c'est toujours à l'arrière qu'on tombe. Je voyais les panneaux: Paris 20 km, 15 km, 10 km… C'était terrible, bien plus qu'en montagne. Finalement, j'ai gagné le Tour de France. Parce que j'en avais rêvé.»

Tout au long d'une jeunesse quasiment miséreuse – «nous étions cinq enfants et il n'y avait jamais assez de pain sur la table» –, «Ferdi» a eu le temps de rêver. Et d'apprendre à pédaler, puisqu'il fait office de livreur pour une boulangerie. Sur son vélo militaire, avec 20 kilos de pain sur le dos, il songe à ses idoles André Leducq et Georges Speicher. Il décide de faire du cyclisme un métier, contre l'avis de son père. «Il n'aimait pas le sport, raconte Kubler. Le jour de ma victoire, à Paris, il n'est pas venu. Ma mère, elle, est morte d'une chute à vélo en 1947, sans savoir que je gagnerais bientôt le Tour. C'est comme ça, j'ai souvent été seul.» Comme dans l'ascension du mont Ventoux, en 1955, où la casquette de travers et le regard empreint de démence, il se réfugie dans un café avant de reprendre la route en sens inverse. On ne le reverra plus sur le Tour et sa carrière prendra fin en 1957.

Hugo Koblet, lui, est rarement seul. Surnommé «le pédaleur de charme» par le chansonnier Jacques Grello, l'«Apollon du vélo» par le journal L'Equipe, le natif de Zurich est un adepte de la fulgurance. Pour fausser compagnie à un peloton médusé comme pour répondre aux œillades d'une admiratrice en pâmoison devant sa beauté. Koblet fait tout très vite. En 1951, pour sa première participation au Tour de France à 26 ans, il s'impose devant tous les ténors de l'époque, de Coppi à Bobet, en passant par Bartali, Ockers et Géminiani. Le 15 juillet, ce dernier résume ainsi le sentiment de chacun: «Ce n'est pas possible, un coureur pareil! S'il existait deux Hugo Koblet, je changerais de métier!»

Premier étranger à remporter le Giro l'année précédente, Koblet vient de réaliser un numéro époustouflant entre Brive et Agen. Echappé durant 135 kilomètres, il résiste à la meute des favoris qui se relaient afin de le ramener à la raison. Ses lunettes de coureur automobile relevées sur le front, il augmente même son avance. Sur la ligne d'arrivée, le bel Hugo s'éponge le front, se repeigne, s'asperge d'eau de Cologne et observe le chronomètre. Il devra attendre deux jours, et la chute du Belge Wim Van Est dans l'Aubisque, pour s'emparer du maillot jaune. Le 27 juillet, il est accueilli en triomphe à Genève, où il fête sa cinquième victoire d'étape. Le 29, il succède à Ferdi Kubler au palmarès du Tour.

Koblet ne confirmera pas son exploit. Victime d'une infection rénale, il ne prend pas le départ de l'édition suivante. Et abandonne en 1953 et 1954, année où Kubler termine deuxième derrière Bobet. Koblet court jusqu'en 1958, mais le cœur n'y est plus. Il se marie entre temps avec un jeune mannequin et, pendant que Kubler donne des cours de ski à Davos, il dilapide sa fortune, le fisc aux trousses. Le 6 novembre 1964, il quitte son domicile après une tentative de réconciliation ratée avec son épouse et se tue, à 39 ans, au volant de son Alfa Romeo dans la campagne zurichoise. Au cimetière d'Oerlikon, personne n'a renouvelé sa concession, mais le «pédaleur de charme» reste dans les mémoires comme l'un des coureurs les plus gracieux de l'histoire du cyclisme. Ferdi Kubler, encore dynamique et élancé à 84 ans, est le plus vieux vainqueur du Tour toujours en vie.

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