Cette photo ne s'oublie pas car, à elle seule, elle «raconte» le Tour de France. Le décor: une route de montagne. Les hommes: deux rivaux fameux. L'instantané: leurs épaules se touchent et leurs souliers se frôlent. L'environnement: un essaim de motos et de voitures suiveuses, et sur le bord de la petite route, la foule des spectateurs…

Jacques Anquetil porte le maillot jaune, comme souvent. Raymond Poulidor est vêtu de la tunique violine de l'équipe Mercier, du nom d'un fabricant de cycles de Saint-Etienne. Sur la petite route qui mène au Puy-de-Dôme, au-dessus de Clermont-Ferrand, le champion roule côté roche, son challenger côté précipice. Dans leur coude à coude muet, les deux hommes semblent vaciller chacun vers l'extérieur, guidon légèrement à l'oblique. Regards rivés vers la route, chacun dans le prolongement de sa roue, leur univers se réduisant au mètre qui les précède. Anquetil a les yeux livides, révulsés, ceux de Poulidor sont noir charbon. A l'observation de leurs visages, on devine que les jambes du second possèdent plus de force que celles du premier. Anquetil ouvre la bouche à la recherche d'un peu d'oxygène, Poulidor serre les dents. Poulidor porte une casquette, Anquetil laisse apparaître ses cheveux châtain blond coupés en brosse. Anquetil est muni de gants, Poulidor serre puissamment son guidon de ses mains nues de charretier.

«Un duel homérique», a rappelé Jacques Chirac, le 23 juin dernier, au Palais de l'Elysée, en remettant au toujours populaire «Poupou» les insignes d'officier dans l'ordre de la Légion d'honneur. «Ah oui! le Puy-de-Dôme, c'est l'image qui est restée, il n'y a rien à faire, acquiesce l'ancien coureur de sa voix nasillarde. Quarante ans après, j'entends toujours: «Anquetil vous a bluffé, vous avez perdu le Tour de France ici, vous auriez dû attaquer.» Et ma réponse, c'est celle que je faisais il y a quarante ans déjà. Ce jour-là, nous nous sommes livrés à fond tous les deux. Moi, ce que je voulais, c'était gagner en haut, pour prendre la minute de bonification et gagner le Tour. Quand Bahamontès et Jimenez ont attaqué, je n'ai pas pu les suivre. Anquetil, lui, s'occupait de moi. Il a craqué à 900 mètres de l'arrivée, il a terminé à pied (sic). Les gens sont persuadés, aujourd'hui, que j'ai gagné l'étape, alors que je n'ai terminé que troisième.»

Dans l'après-midi surchauffé de ce 12 juillet 1964, les Français sont divisés par la lutte exacerbée que se livrent, victoire dans le Tour en jeu, Jacques Anquetil et son ennemi héréditaire, Raymond Poulidor. D'un côté des «anquetilistes», de l'autre les «poulidoristes». Qu'est-ce qui les différencie à ce point dans le cours de ces années 1960? Tout, au premier coup d'œil! Anquetil contre Poulidor, c'est le citadin contre le paysan, le charismatique contre l'effacé, le styliste contre le besogneux, l'athlète éblouissant contre l'homme malchanceux. C'est en résumé, le premier contre le second, et même dira-t-on plus tard, avec sympathie pour lui, «l'éternel second». L'un remportera à cinq reprises le Tour de France. L'autre n'endossera jamais, ne serait-ce qu'un jour, une heure, une minute, une seconde, le maillot jaune (il échouera dans sa quête pour 8 centièmes de seconde lors du prologue de 1973!). C'est aussi l'école de la roublardise avec le malin Raphaël Geminiani auprès d'Anquetil, face aux principes d'honnêteté, jamais mis en défaut, d'Antonin Magne qui «drive» Poulidor, et dont la célèbre devise fixe la moralité du personnage: «La gloire n'est jamais où la vertu n'est pas.»

On commence à entendre des «Allez Poupou!» au passage des coureurs de tous poils. Sa cote de «poupoularité» a atteint un niveau élevé lorsqu'il affronte son adversaire en 1964, lequel vise l'excellence: un cinquième succès dans le Tour, exploit encore jamais réalisé depuis la création de l'épreuve. La lutte finale a pour cadre le Puy-de-Dôme, volcan que le Tour fait renaître de ses cendres. Oubliés les Espagnols Julio Jimenez et Federico Bahamontès qui se jouent la victoire en haut. Toute l'attention se concentre sur les deux Français. A 900 mètres de la ligne d'arrivée, enfin, les deux corps qui jusque-là évoluaient en action parallèle, simultanée, se dissocient. Centimètre par centimètre, puis mètre par mètre, la silhouette de Poulidor se détache de celle d'Anquetil au faciès de supplicié. Au sommet, ils sont séparés par 42 secondes, et Anquetil parvient à conserver son maillot jaune pour 14 secondes. «Si je l'avais perdu, je serais rentré à la maison», dit-il après avoir retrouvé ses esprits.

«Ce qui m'étonne le plus chez lui, ce n'est pas seulement sa classe, c'est la façon dont il sait souffrir sur la route», témoignera souvent Poulidor, tandis qu'à Paris, Anquetil lui rend hommage: «Ma fierté est d'avoir battu un très grand champion dans le Tour le plus dur que j'aie connu.» L'accolade est fraternelle, mais dénuée d'affection…

Pendant longtemps, Anquetil n'éprouvera que du mépris pour Poulidor alors que ce dernier était incapable de vouloir du mal à quiconque. Anquetil en rajoutait même si l'on en croit cette histoire rapportée du Tour d'Italie. Un coureur local nommé… Polidori est cerné par les équipiers du Français. Il l'interroge: «Qu'est-ce que tu as contre moi?» Réponse d'Anquetil: «C'est ton nom qui ne me plaît pas…»

Pire, «ma propre fille est poulidoriste», lance-t-il, un jour, désespéré. Pour faire plaisir à la petite Sophie, son père demande à Poulidor de lui signer sa casquette: «Ah! Toi, tu m'auras emmerdé jusqu'au bout!» fulmine-t-il. La situation amuse son adversaire: «Je suis sûr qu'elle a dit «Poupou» avant de dire «Papa»!»

L'animosité longtemps nourrie par Anquetil envers Poulidor va se transformer en amitié vraie, dans le rythme lent des nuits blanches passées autour des cartes, une passion viscérale qui les unit. «C'est étonnant, mais il nous est arrivé de jouer ensemble alors que nous étions encore rivaux sur le vélo, se souvient le Limousin. J'étais un bon joueur de poker, j'aimais ça, et de cette manière, je perdais ma timidité vis-à-vis de lui. En fait, nous étions timides tous les deux, on n'osait pas se parler. Je l'ai bien connu quand nous avons arrêté de courir: Jacques, c'était un gars merveilleux…»

Quand Anquetil met un terme à sa carrière en 1969, Poulidor a l'insigne malchance de «tomber» sur un autre superchampion: Eddy Merckx. Sa longévité l'emmène jusqu'à l'édition de 1976 où, à l'âge de 40 ans, il termine troisième pour la cinquième fois. Sans oublier, bien sûr, ses trois places de deuxième qui ont bâti une partie de sa légende…

Ses aventures dépassent largement le cadre du sport. Les péripéties de Poulidor, piégé sur la route de Royan lors du Tour 1972, inspirent à l'éditorialiste de Sud-Ouest ce rapprochement avec Jacques Chaban-Delmas, contraint de démissionner de son poste de premier ministre: «La conduite d'un pays, comme celle d'une bicyclette, s'accommode mal d'habitudes trop sucrées.» Dès lors, combien d'élus, nationaux ou locaux, après une défaite, seront taxés de «Poulidor de la politique»?

Même Jacques Anquetil, auquel son ancien adversaire rend visite quelques jours avant sa mort en 1987, trouve, malgré les souffrances que lui inflige un cancer, la force d'en plaisanter une dernière fois: «Tu vois, Raymond, tu vas encore être le deuxième…»

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