Lorsque Eddy Merckx franchit la ligne d'arrivée à l'Alpe-d'Huez, en ce mardi 19 juillet 1977, le Néerlandais Hennie Kuiper a déjà reçu le bouquet du vainqueur depuis plusieurs minutes. Bernard Thévenet, qui s'apprête à fêter un second succès sur les routes de la Grande Boucle, est peut-être déjà sous la douche. Le champion belge, irrémédiablement lâché dès l'ascension du col du Glandon, un haut lieu qu'il a toujours redouté, perçoit alors un petit son lancinant, jusqu'ici inconnu. C'est le chant du cygne. Celui que beaucoup considèrent comme le plus grand cycliste de l'histoire s'apprête à achever son septième et dernier Tour de France, qu'il terminera au sixième rang final.

Pourquoi évoquer Merckx et son inégalable palmarès par l'une de ses rares défaillances? Pourquoi montrer «Le Cannibale» – on l'a surnommé ainsi en raison de son appétit immodéré pour la victoire – sous le visage de la défaite? Parce qu'après avoir tant gagné, il a su perdre, avec la grandeur qui l'a toujours caractérisé. La veille de cette maudite 17e étape entre Chamonix et l'Alpe-d'Huez, durant laquelle il a concédé près d'un quart d'heure à Kuiper, Merckx avait encaissé un premier revers avec une infinie sagesse: «Cela devait arriver un jour. […] La route, je l'ai pratiquée pendant treize saisons. Je crois avoir honoré mes contrats. […] J'ai fait ce qu'il était en mon pouvoir de réaliser. Maintenant, la vie ne s'arrête pas là. J'ai une femme, deux beaux enfants. De quoi être heureux…» Lui qui avait si longtemps pédalé, comme un acharné, presque un possédé, pour pouvoir brandir sa supériorité à la face du monde, semblait accepter l'inéluctable, signant là, sans le vouloir, son ultime triomphe.

Triple champion du monde (1967, 1971 et 1974), détenteur du record de l'heure (49, 431 km/h le 25 octobre 1972 à Mexico) et quintuple vainqueur du Giro, le Belge a également remporté la bagatelle de trente-deux classiques, dont sept Milan-San Remo et cinq Liège-Bastogne-Liège. Mais sa véritable histoire d'amour, sa réalisation la plus complète, il la doit au Tour de France. Une épreuve qu'il est le seul, avec Jacques Anquetil, Bernard Hinault et Miguel Indurain, en attendant, peut-être, Lance Armstrong, à s'être octroyée à cinq reprises – de 1969 à 1972, puis en 1974. «Si le Tour était un vieillard de 100 ans assis à côté de moi, je le remercierais d'avoir existé. Je lui dirais qu'il m'a donné la possibilité de m'exprimer en tant qu'homme, car c'est sur le vélo que je le suis devenu», déclarait-il récemment dans les colonnes de L'Equipe Magazine.

De ses débuts professionnels, en mai 1965, alors qu'il n'a pas encore 20 ans, à l'heure de sa retraite, qui provoque une espèce de deuil national en Belgique le 19 avril 1978, Merckx n'a eu qu'une seule obsession: être meilleur que les autres. Au départ de son premier Tour de France, en 1969, sa rage est perceptible. Le jeune athlète affable et rieur de ses premiers exploits a fait place à un homme ombrageux et inaccessible. Merckx vient d'être exclu d'un Giro qu'il devait remporter, en raison d'un contrôle antidopage positif subi à Savone, avant d'être blanchi dans des conditions assez troubles. Le coureur de la formation italienne Faema a soif de réhabilitation. Trois semaines durant, aiguillonné par le sentiment amer de l'injustice, il se démultiplie pour écraser tous ses rivaux. Sans aucune pitié.

Après avoir enfilé le maillot jaune dès la première étape, un contre-la-montre par équipes qui se déroule devant son public, à Woluwe-Saint-Pierre, Merckx s'impose sur tous les terrains. Vainqueur de cinq étapes, il remporte, outre le classement général, ceux par points et du meilleur grimpeur. Le Belge ne veut rien laisser à ses adversaires. Chaque fois qu'il peut attaquer, il attaque. Féroce. Dans les Pyrénées, alors qu'il a Tour gagné, l'insatiable remet la compresse avec panache. Lors de la 17e étape entre Luchon et Mourenx, il assomme, plus encore que le soleil de plomb, un peloton pourtant déjà résigné. «Le Cannibale» dévore tout sur son passage: «J'avais de la colère en moi, la rage de vaincre, la volonté d'être acteur. Je me battais contre des journalistes qui disaient du mal de moi, contre des adversaires que j'imaginais, des gens qui ne croyaient pas en moi… Cette agressivité me donnait la force de me surpasser. Je voulais les laisser bouche bée.»

Merckx accomplit sa mission avec une froideur si nette et une telle absence de compassion qu'il ne se fait, loin s'en faut, pas que des amis. Lorsqu'on lui propose de lâcher une course en échange d'une somme d'argent, pratique courante dans le milieu, il refuse inlassablement. Sa suprématie, incontestée malgré une chute en septembre 1969 qui lui vaut des séquelles au bassin, finit par lasser le public, les médias et… les viennent-ensuite. Offensé par les propos de Jacques Goddet, directeur du Tour, qui lui reproche à demi-mot sa domination outrancière, Merckx fait l'impasse sur l'édition de 1973, année où il s'adjuge notamment le Giro, la Vuelta et Paris-Roubaix.

Le Belge reprend sa marche triomphale sur l'Hexagone en 1974. En 1975, il veut devenir le premier à s'imposer six fois. Son duel avec Bernard Thévenet tient en haleine une France qui ne verrait pas d'un mauvais œil la fin de l'hégémonie du tyran. A tel point qu'un spectateur le frappe au foie en pleine ascension du Puy-de-Dôme. Battu sur la route et touché psychologiquement, Merckx chute quelques jours plus tard au départ de Valloire. Malgré un maxillaire fracturé, il termine le Tour, pour «ne pas faire ombrage à la belle victoire de Thévenet».

Car, aussi belliqueux et impitoyable qu'il ait pu être sur la route, «Le Cannibale» n'a jamais manqué de respect à ses adversaires. La ligne d'arrivée une fois franchie, Merckx s'avère en effet nettement plus humain qu'anthropophage: «Je n'étais pas un mangeur d'hommes. J'étais un gars sentimental… mais pas dans le sport.» En 1970, en plein effort dans l'ascension du mont Ventoux, il prend le temps d'ôter sa casquette devant la stèle érigée en mémoire à Tom Simpson, décédé sur les lieux trois ans auparavant.

Le 12 juillet 1971, on le trouve en pleurs dans sa chambre d'hôtel. Luis Ocana, souverain dans la montagne et probable futur vainqueur du Tour, vient de chuter dans la descente du col de Mente, transformée en torrent boueux par l'orage. Effondré pour l'infortuné Espagnol, le Belge, les yeux rougis, refuse le maillot jaune qu'on veut lui remettre à l'arrivée et songe à se retirer de la course. Ses sponsors l'en dissuadent et Merckx ramène le maillot à Paris, frustré de ne pas avoir pu livrer bataille jusqu'au bout. Au-delà de la gloire, Merckx aime le combat, le dépassement des autres et de soi-même: «Je suis toujours allé au bout de moi. Si je gagnais avec trois minutes d'avance, c'est que je n'en avais pas quatre sous le pied.»

Aujourd'hui, l'homme d'affaires Eddy Merckx met son énergie au service d'une fabrique de cycles qui porte son nom. Son fils Axel, 30 ans, membre de la formation italienne Lotto Domo, participera au Tour du centenaire sur un vélo conçu par son légendaire père. De quoi avoir de l'appétit.

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