Que reste-t-il, cinq ans plus tard, de l'affaire Festina? Comme toutes les cicatrices, physiques ou psychologiques, celle-là aussi s'est refermée… mais elle sera toujours visible. Demain, le Tour de France du centenaire s'élancera depuis le pied de la tour Eiffel. Départ prestigieux et cérémonies en tout genre pour célébrer l'événement. Festivités dépourvues de prétention, car les dirigeants de l'épreuve savent qu'ils ne sont pas à l'abri d'une nouvelle affaire de dopage.

En 1998, le séisme avait été si violent que le Tour faillit ne pas aller à son terme. A l'origine, l'arrestation par les douaniers français d'un soigneur de l'équipe Festina, Willy Voet, à la frontière franco-belge, trois jours avant le départ de l'épreuve à Dublin. Dans le coffre de sa voiture, plus de 400 médicaments, dont 235 doses d'EPO et 82 doses d'hormone de croissance. Dans sa mallette, un journal intime de la dope, des noms de coureurs, des dates et des codes…

L'érythropoïétine, plus connue sous le sigle EPO, est alors le produit préféré des tricheurs. Ses «vertus»: elle favorise la fabrication de globules rouges qui permettent une oxygénation plus rapide des muscles. La parade des tricheurs: des perfusions au sodium, qui font chuter l'hématocrite.

Voet est interrogé par les policiers lillois. «Ou bien tu dis la vérité, ou tu en prends pour 5 ans.» Il passe rapidement aux aveux, détaille le système de dopage organisé au sein du groupe dont le leader est le populaire Richard Virenque, le chouchou d'une grande partie du public français, avide de ses exploits en montagne. Le soigneur belge se présente, lui, comme un «simple exécutant». Il est envoyé en prison. Stupéfaction dans le peloton et la caravane du Tour, et pourtant ça ne fait que commencer. Une semaine plus tard, à Cholet, juste après l'arrivée de l'étape, des hommes en civil s'approchent du manager des Festina: «Monsieur Roussel, SRPJ de Lille, veuillez nous suivre…»

Sa réussite sportive l'a rendu arrogant, et a gonflé le nombre de ses ennemis. On assiste à des règlements de compte alors que, d'évidence, la «charge» transportée par Voet n'était pas uniquement destinée aux neuf coureurs de son équipe, mais faisait l'objet d'un trafic élargi. A Lille, Roussel reconnaît aussitôt les faits: «L'objectif était d'optimiser les performances, sous strict contrôle médical, afin d'éviter l'approvisionnement personnel sauvage des coureurs dans des conditions susceptibles de porter gravement atteinte à leur santé, comme cela a pu être le cas par le passé», explique-t-il. Il passe onze jours dans une cellule de 8 m2, partagée avec un meurtrier et un violeur. Le médecin de Festina, le docteur belge Eric Ryckaert, subit un sort identique.

Après avoir pris connaissance des aveux de Roussel, Jean-Marie Leblanc, le directeur de l'épreuve, décide d'exclure l'équipe Festina en bloc. Le soir même, il est invité à séjourner au château de Bity, la résidence corrézienne du couple présidentiel. Malgré l'avis défavorable de ses conseillers, Jacques Chirac est descendu de Paris pour voir le Tour faire étape dans le canton de Bernadette, son épouse, qui en est la conseillère générale. Son entourage lui rappelle qu'en 1994, Virenque avait rejoint le comité de soutien des sportifs à sa candidature. A 1 heure du matin, après s'être longuement expliqué devant les médias, Leblanc arrive chez les Chirac. «Il faut vous restaurer, lui dit le chef de l'Etat. Vous avez besoin de vous remettre. Allez, racontez-nous…» Et Chirac lui verse un verre de bordeaux (la scène est racontée dans le livre Un cyclone nommé dopage, Solar).

Le lendemain, Richard Virenque et ses équipiers donnent une conférence de presse, près de l'arrivée du contre-la-montre auquel ils n'ont pas participé. L'endroit est un bar de campagne, appelé «Chez Gillou», dans la commune de Corrèze. Richard Virenque a alors cette phrase hideuse: «Dans cette affaire, les coupables ont été écroués; nous, nous ne sommes que des témoins.» Depuis qu'il est célèbre, le coureur a adopté le culte de sa propre personne. Infiniment soucieux de préserver son image, il craint surtout que cette histoire ne lui coûte de l'argent.

Une trentaine d'années plus tôt, Jacques Anquetil, quintuple vainqueur du Tour de France, avait déclaré: «Je me dope parce que tout le monde se dope», à une époque, certes, où les contrôles antidopage n'existaient pas. Excepté ses fanatiques ou bien les grands naïfs, tout le monde sait que Virenque ment en affirmant qu'il n'a jamais utilisé de substances prohibées. A l'opposé, Roussel, qui a tout perdu, avertit: «Le cyclisme se reconstruira seulement sur la vérité.»

Les coureurs de Festina sont interrogés à l'Hôtel de police de Lyon. Laurent Dufaux s'insurge: «On nous traite comme des assassins. On oublie qu'on est tous mariés et pères de famille.» Alex Zülle «craque» le premier. «C'est une personne fragile», glisse Virenque, qui passera plus tard, avec son ami Pascal Hervé, pour un caïd dans le peloton, car il a résisté aux flics. «Je reconnais faire usage d'EPO depuis quatre ans, admet Zülle face aux enquêteurs. La première fois, c'était à l'époque où je courais pour l'équipe espagnole Once. Je faisais usage de ce produit en prévision de chaque course importante, comme le Tour de France, le Tour d'Italie et le Tour d'Espagne, à raison de deux injections par semaine, et cela de trois à quatre semaines avant la course et pendant toute la durée de celle-ci. Je ne peux pas le prouver, mais je pense aujourd'hui qu'on peut trouver de l'EPO au sein de toutes les grandes équipes cyclistes.» Quand il regagne sa cellule, voisine de celle d'Armin Meier, il souffle à son camarade: «J'ai avoué.» Aux policiers, Meier ajoute qu'en Suisse, l'achat de l'EPO est possible sur ordonnance médicale…

Sur la route du Tour, dévastée par «l'affaire», Jean-Marie Leblanc ne poursuit plus qu'un seul but: ramener la course à Paris. Mais les défections succèdent aux désertions. Les Néerlandais de TVM, dont le directeur sportif et le médecin ont été interpellés dans l'Ariège, abandonnent la course après avoir passé le poste frontière de Bofflens (VD), durant l'étape qui s'achève à Neuchâtel. Ils sont accueillis par une banderole qui dit: «Bienvenue en Suisse! Ici pas de Gestapo»; et ils font un bras d'honneur «à la France». A Aix-les-Bains, on assiste au forfait massif des groupes espagnols, dont la Once a été perquisitionnée quelques jours auparavant. Quelle débandade!

Le maillot jaune, l'Italien Marco Pantani, est considéré comme «le sauveur» de cette édition sinistrée. Plus tard, il sera rattrapé par la justice de son pays dans d'autres affaires…

Un an et demi plus tard, Bruno Roussel et Willy Voet se verront infliger des peines de prison avec sursis. Richard Virenque sera relaxé au terme d'un procès où il finira par avouer l'évidence: il se dopait lui aussi…

En cet été 2003, le coureur essaiera de ramener une sixième fois à Paris le maillot à pois du meilleur grimpeur, «pour entrer dans l'histoire». Après tout, comme le prétendait, sans crainte du ridicule, il y a cinq ans, son ancien défenseur, Me Gilbert Collard, l'avocat des affaires hautement médiatisées, «les grimpeurs n'ont pas besoin de se doper.»

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