Editorial

En Centrafrique, l’extrême violence de la paix

Rétablir la paix dans un pays livré au chaos et aux bandits n’est jamais une aventure sans conséquences ni dommages collatéraux. Les exemples récents du Cambodge, du Congo, de la Côte d’Ivoire, de la Sierra Leone ou des Balkans l’ont montré: dépêchés sur place à la hâte par des gouvernements pressés par leur opinion publique et par la communauté internationale d’arrêter la spirale des violences extrêmes, les soldats chargés de rétablir l’ordre se retrouvent bien souvent laissés à eux-mêmes, avec un pouvoir de vie ou de mort sur des populations parfois affamées, souvent terrorisées et toujours blessées.

Le fait d’avoir le droit d’utiliser la force peut alors devenir, aux mains de recrues jeunes et pas toujours bien encadrées, une arme de destruction massive. Tel est le contexte des crimes sexuels attribués par des enquêteurs de l’ONU, selon le quotidien The Guardian, à une vingtaine de militaires français déployés en Centrafrique au début 2014.

La priorité, lorsque de tels abus sont commis, puis documentés, doit donc être la retenue. A Genève, capitale internationale du droit humanitaire, de nombreux volontaires d’ONG, experts des Nations unies ou délégués de la Croix-Rouge internationale ont, un jour, été confrontés à de pareilles situations. Ils savent combien importe le fait de recouper les sources et d’écouter les victimes, pour ne pas laisser la raison d’Etat l’emporter et verrouiller le couvercle de la vérité. Mais ils savent aussi que les comportements inacceptables d’éléments militaires isolés ne pourront jamais être complètement évités. L’urgence est, dès lors, de s’assurer que les témoins n’ont pas été intimidés ou bâillonnés, que les enquêteurs ont pu investiguer, que la chaîne de commandement a été informée, et que la justice pourra faire son travail.

On sait que les armées de tous les pays tendent à camoufler les crimes commis par les hommes en uniforme. Les forces françaises n’y font pas exception, comme l’a prouvé, en 2012, la condamnation de trois soldats, dont un colonel, pour le meurtre d’un «coupeur de route» en Côte d’Ivoire. Les Etats-Unis continuent d’ailleurs, entre autres pour cette raison, de refuser la juridiction de la Cour pénale internationale. On sait aussi combien la bureaucratie onusienne peut parfois fermer les yeux, écarter les gêneurs et s’accommoder de compromis. Face aux révélations centrafricaines, l’ONU, comme l’état-major français, doit donc répondre par la transparence. En faisant au plus vite la lumière sur les faits, les lieux, les hommes et les circonstances.