Tokyo Selfie

Sous les cerisiers, la rage

Notre correspondant à Tokyo ausculte l’actualité dans le miroir du Japon et de ses réseaux

Hier, j’ai étendu une étoffe sur l’herbe, et j’ai regardé le printemps tokyoïte souffler dans les cerisiers. La lente averse des fleurs. Un pétale qui flotte à la surface du thé. «A l’ombre des fleurs/De cerisiers, tous les hommes/Sont frères en somme!», a écrit le poète Kobayashi Issa. Puis j’ai allumé mon iPad pour préparer cette chronique, et tout a changé.

C’est que les cerisiers parlent aussi politique. Dans les médias chinois, coréens et japonais, il s’agit (comme chaque année) de réexaminer la même question: mais d’où exactement sont originaires les précieux arbres? Débat botanique sur rancœurs historiques. Le terreau exhale des effluves mauvais.

He Zongru, un industriel chinois, a ouvert les feux lundi dans le Southern Metropolis Daily: les cerisiers seraient arrivés au Japon depuis un territoire chinois adjacent à l’Himalaya, il y a 1100 ans. S’appuyant sur un almanach japonais de 1975, He a ajouté: «Le cherry blossom est originaire de Chine et a fleuri au Japon. La Corée n’a rien à voir avec ça.»

Tandis qu’à Pékin, 200 des 2000 cerisiers du parc Yuyuantan ont été offerts par Tokyo dans les années 1970 comme symboles d’un réchauffement diplomatique (aujourd’hui plutôt refroidi), à Washington ce sont 3000 arbres qui avaient été envoyés par le Japon en 1912 en signe d’amitié. Après l’attaque de Pearl Harbour en 1941, les cerisiers avaient manqué d’être coupés.

Leur sauvetage, selon un papier coréen du Daily Sports de 2014, serait dû à l’intervention du futur président Syngman Rhee. Il avait fait valoir que les arbres étaient en réalité originaires de la province de Jeju, et donc coréens – sachant que la Corée était alors une colonie japonaise.

Voilà qui a fait bondir l’agence tokyoïte J-Cast qui, à grand renfort de référence d’études ADN, s’est employée à démontrer que les cerisiers du Japon et ceux de Jeju ne sont pas, mais alors pas du tout les mêmes. Et de citer tel prof d’uni qui avance même qu’un «mouvement pour couper les cerisiers [en Corée du Sud] a pris de l’ampleur lorsque le gouvernement Roh Moo-hyun, notoirement anti-japonais, a été formé [en 2003]. Les groupes qui voulaient protéger les arbres, dont des Japonais, ont ravivé la théorie de l’origine coréenne comme tactique de persuasion.» Hum.

Lisons plutôt les mots de l’écrivain Choi Yearn-hong, publiés en 2009 dans le Korea Times: «La nature au Japon et en Corée n’est pas très différente […] Les arbres ne sont pas coupables. Ils sont beaux.» Décidément, je préfère la poésie à la politique.

Les Opinions publiées par Le Temps sont issues de personnalités qui s’expriment en leur nom propre. Elles ne représentent nullement la position du Temps.