Les restaurants m’ont manqué. Aussi, dès que j’ai connu leur date de réouverture, j’ai réservé pour quatre dans un de mes préférés. Le goût d’une tête de veau ravigote ou d’un œuf Rossini, vous comprenez. La joie des retrouvailles, je n’ai pas besoin de vous faire un dessin. Mon projet est cependant tombé à l’eau quand le bon Alain Berset a interdit aux «personnes à risque» de sortir de chez elles. Mes invités et moi, nous faisons bien dans les 300 ans à nous quatre et l’un de nous est «à risque» plus que les autres. Je n’allais pas le laisser seul à la maison ni compromettre le restaurateur en lui amenant un quarteron de vieux qui auraient pu le rendre suspect aux yeux de la police sanitaire. Au nom de la loi et l’ordre, j’ai donc pensé à renoncer. L’Etat prenant en charge la gestion des risques sur la base de la science, je n’avais plus qu’à cuire des pâtes dans ma cuisine en toute tranquillité en attendant des jours meilleurs.

Le bon Berset a fait marche arrière

Mais voilà que sous la pression montante des fanatiques de la prise de risque et la baisse concomitante de l’aura des experts médicaux, le bon Berset a fait marche arrière: les «personnes à risque» ont maintenant le droit de sortir, à condition d’être sages, bien sûr. Il faut être pragmatique, a-t-il dit en reconnaissant que l’âge de la retraite ne correspondait pas forcément avec l’âge de la vulnérabilité. J’apprécie moyennement ce revirement parce que l’Etat, en me rendant ma liberté, me charge du poids de l’évaluation du risque. Est-ce que je vais maintenir mon projet d’un souper de rêve à quatre? Est-ce que mes amis, aussi impatients que moi, voudront bien partager mes réflexions, voire ma décision? Est-ce qu’à nous tous, nous comprendrons le sens du mot «pragmatisme»?