En bateau

C’est l’histoire d’une vraie-fausse affiche

Cette histoire se passe sur les réseaux sociaux.

Il y a quelques jours, Christophe Darbellay, président du PDC Suisse, reçoit le SMS d’une amie genevoise. Il contient la capture d’écran de ce qui ressemble à une affiche de campagne contre la suppression des forfaits fiscaux. On y voit en gros plan un hipster à barbe (comprenez: un jeune homme branché) identifié par un prénom, un âge et un métier: Yann, 26 ans, photographe. L’affiche lui fait dire ceci: «Je vote NON» à l’initiative «Halte aux privilèges fiscaux des millionnaires». Car, poursuit-il dans un verbatim alambiqué, «je suis pour l’imposition d’après la dépense destinés (sic) aux étrangers résidant en Suisse. Ceci represent (sic) 158 millions fs. qui comblent les besoins de la caisse public (sic). Les subventions pour la culture en dépendent.»

Christophe Darbellay consacre, disons, allez, 17 secondes à regarder l’affiche sur l’écran de son téléphone portable, le temps de la trouver, quoi, sympa? Jolie? Bien tournée? Utile? Et hop, il la balance sur Twitter, avec le commentaire suivant: «Non à la suppression de l’impôt sur la dépense #chvote.»

L’amie du politicien n’est pas politicienne. Mais elle est très engagée dans la vie culturelle et sociale de Genève. Elle regrette beaucoup que les campagnes de communication à la veille des votations ne sachent pas s’adresser aux jeunes. Elle a donc bricolé cette affiche à temps perdu, avec trois bouts de ficelle et un logiciel de traitement d’images. «C’était juste une proposition», me dit-elle au téléphone. «Si l’idée avait plu à Christophe, je l’aurais aidé à faire de vraies affiches.»

Le politicien, lui, a cru que l’affiche était définitive. «Esthétiquement, je la trouvais plutôt réussie. Alors je l’ai spontanément retweettée. Vous savez, comme on fait avec les réseaux sociaux. C’est vraiment un malentendu», regrette-t-il au téléphone. Car le problème, c’est que @C_Darbellay est un canal de communication suivi par 4000 personnes, dont un certain nombre de journalistes.

Or donc, dimanche 2 novembre, Jérôme Cachin, un confrère, publie sur Facebook la vraie-fausse affiche trouvée sur Twitter, avec ce commentaire: «Si vous connaissez ce Yann, 26 ans, photographe, merci de me renseigner. J’aimerais bien lui parler.»

Il se passe exactement 29 minutes jusqu’à ce que quelqu’un offre cette réponse catégorique: «[…] L’homme sur la photo est Scott Maggs, connu sous le nom de Jimmy Niggles. C’est un Australien qui a mis sa barbe à vendre pour 1 million de dollars au bénéfice d’un fonds de recherche sur le cancer.» Huit heures plus tard, @C_Darbellay avait effacé le tweet originel, non sans s’excuser comme il se doit: #sorry…

Cette petite histoire dit, bien sûr, la circulation sauvage des images. Et questionne par ricochet la véritable nature de ces campagnes d’affichage dites «testimoniales», où de supposés «vrais gens» s’adressent à leurs semblables votants (LT du 03.09.2014).

Mais surtout, cette histoire me réjouit parce qu’elle laisse entrevoir cette forme d’intelligence collective des réseaux sociaux, si souvent vantée, trop rarement avérée. Si elle en avait une, la morale de cette histoire pourrait être celle-ci: «Qui, en 2014 encore, confond réseaux sociaux avec spontanéité, célérité et publication de n’importe quoi, encourt de se trouver bien marri.»

«Esthétiquement, je la trouvais plutôt réussie. Alors je l’ai spontanément retweettée»

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