Revue de presse

C’est nouveau, ça vient de sortir: il y aurait un «mode de vie européen»

Dans la nouvelle Commission proposée par la présidente Ursula von der Leyen à Bruxelles, le poste délégué à cet intitulé quasi «orwellien» suscite un tollé à gauche. Mais il dérange aussi fortement l’autre bord politique, dont Jean-Claude Juncker lui-même

La nouvelle présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, va devoir se justifier! Au Parlement de Strasbourg, elle devra s’expliquer sur l’intitulé qui déclenche un tollé à Bruxelles à propos du portefeuille d’un commissaire. Celui qui lie, bien imprudemment, migrations et «protection du mode de vie européen». L’homme qui va devoir endosser le rôle du protecteur, s’il est adoubé par les députés après son audition du 30 septembre prochain, c’est le Grec Margaritis Schinas (PPE, droite).

Rhétorique d’extrême droite? C’est en tout cas ce que pensent socialistes, libéraux et Verts, les trois principaux groupes rivaux du PPE, qui réclament l’abandon de ces termes. Ils y «voient une concession aux partis souverainistes, indique La Croix. L’énoncé, il est vrai, paraît maladroit. Il est défensif et semble considérer qu’un mode de vie unique, uniforme, intangible règne sur le continent.» Le président sortant de la Commission, Jean-Claude Juncker, en a rajouté une couche ce jeudi, en jugeant sur Euronews qu’il n’aimait pas «l’idée que le mode de vie européen s’oppose à la migration»…

«… connaissant bien Margaritis […], je sais que l’intitulé ne correspond pas à ses valeurs. Je pense que cela devra être changé»

Si ce lexique a soulevé des dizaines de protestations dans le microcosme eurostrasbourgeois, le commissaire grec, dont le pays est en première ligne des arrivées de migrants, ne l’a quant à lui pas utilisé sur son profil Twitter. Il mentionne en revanche les sujets «migration», «sécurité», «droits sociaux», «éducation», «culture» et «jeunesse». N’empêche, «le mode de vie européen repose sur la solidarité, la tranquillité d’esprit et la sécurité. Nous devons répondre et apaiser les craintes et préoccupations légitimes sur l’impact d’une immigration irrégulière sur notre économie et notre société», écrit Ursula von der Leyen dans la lettre de mission de son élu.

Repris par Courrier international, le site d’information en ligne espagnol ElDiario.es relaie la «stupéfaction» et s’interroge sur le choix d’un tel nom: «Lier la gestion de l’immigration aux valeurs européennes envoie un signal négatif», comme le pense aussi Le Figaro. «Ce nom laisse entendre que l’immigration va à l’encontre de ces prétendues valeurs. Cela ressemble à une déclaration d’intention.» Selon une experte espagnole des migrations, la formulation est «inconvenante»: «Je ne sais pas ce qu’ils entendent par «mode de vie européen», parce qu’il n’y en a pas qu’un seul. […] Sur ces questions, il vaudrait mieux que la Commission réduise les inquiétudes au lieu d’en susciter.»

De prétendues «valeurs autochtones»

Par ailleurs, certains ont accusé la nouvelle Commission de reprendre le discours de ceux qui revendiquent la défense de prétendues valeurs autochtones. «Protéger notre mode de vie? On marche sur la tête, je n’arrive pas à y croire», s’indigne sur Twitter Clément Fontan, professeur d’économie politique de l’Université catholique de Louvain (Belgique). «Copier-coller le discours nationaliste n’aidera pas la Commission européenne à retrouver sa légitimité, cela ne fera qu’alimenter les dynamiques xénophobes en Europe»:

«Un intitulé pour le moins curieux, laissant entendre que la gestion de la question migratoire se réduirait à «protéger» une sorte d’uniformité culturelle et sociale», renchérit le HuffingtonPost.fr, cité par Touteleurope.eu. «Faut-il reprendre les thèmes de l’adversaire pour mieux le combattre?» s’interroge de son côté France Culture. Mais dans cet océan de critiques, «il y a bel et bien un mode de vie européen», et il vaut la peine de le protéger, juge le quotidien conservateur grec Naftemporiki, qu’a lu et traduit le site Eurotopics.net.

Une voix grecque pour

«La formule n’a en soi rien de grotesque, d’inquiétant, de fasciste ou de clivant, dit-il. Il suffit de s’entendre sur ce à quoi correspond ce «mode de vie» et de savoir qui le menace. Quel est le mode de vie européen depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale? Un monde de paix et de stabilité relative, dans un environnement pourtant marqué par les nombreux défis du siècle dernier. […] Gestion des flux migratoires, quête d’une certaine prospérité financière, politique d’éducation et aménagement du marché de l’emploi – autant de questions qui ont beaucoup à voir avec le mode de vie européen.»

Mais dans le quotidien libéral portugais Público, l’historien Rui Tavares juge tout cela «risible» et «hypocrite»: «A Comissão von der Orwell», titre-t-il. Faut-il traduire? Cela «ressemble beaucoup au «Ministère des démarches futiles» cher aux Monty Python, se moque-t-il. […] Il s’agit en réalité de contrôler l’immigration, ou, comme on a pu l’entendre, d’empêcher que «d’autres personnes puissent avoir accès à notre mode de vie européen. Comme dans 1984, de George Orwell, où le «Ministère de la vérité» propage des mensonges et le «Ministère de la paix» fait la guerre»…

… les noms des portefeuilles de la nouvelle Commission européenne signifient le contraire de ce qu’impliquent en réalité ces fonctions

Même optique dans le quotidien libéral-conservateur néerlandophone belge De Standaard, qui s’insurge. «Que veut-on protéger au juste? Et de qui? Une Europe blanche et chrétienne d’une invasion islamique et africaine?… Certes, les gens aspirent à avoir une identité commune, à se sentir «chez eux» dans un monde qui subit des mutations rapides, un aspect qui a longtemps été occulté par les technocrates cosmopolites de Bruxelles. Il est vrai que l’immigration attise la peur et le malaise, et c’est une bonne chose que cette charge ait été confiée à un vice-président et devienne une priorité européenne»…

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De recourir, en quelque sorte, à cette technique de psychologie sociale chère au dirigeant hongrois qui consiste à «influer sur le raisonnement des gens». «Voilà qui semble en tout cas en contradiction avec la devise de l’Union européenne, «Unie dans la diversité» (In varietate concordia), explicitée dans l’article 1bis du Traité de Lisbonne», rappelle la RTBF. Il vaudrait mieux plutôt se souvenir que «certains Européens vivent encore dans l’indigence, d’autres dans l’aisance; certains jouissent de droits démocratiques, tandis que d’autres se battent encore pour pouvoir les obtenir. […] La Commission ne pourrait-elle pas se concentrer sur les tâches urgentes plutôt que de chercher à trouver ces idées lumineuses?» ironise le quotidien chrétien danois Kristeligt Dagblad.

Pourtant, juge Causeur.fr, «notre devoir d’accueil ne saurait être illimité. L’Europe prend sa part de la misère du monde. Quant au droit d’asile, qui établit un devoir sacré d’hospitalité envers le frère humain persécuté, il est dévoyé pour devenir une filière normale de l’immigration puisque pour l’essentiel, ceux qui n’obtiennent pas le statut de réfugié restent en Europe. Or, quoi qu’en disent les dénégateurs, cette immigration a des conséquences […]. Les êtres humains ne sont pas interchangeables et nos vieux pays ne sont pas des halls de gare.»

En réponse à la polémique, Jacques Attali, lui, défend dans Les Echos la position suivante: «Nous ne pourrons bien accueillir les migrants que si nous leur fournissons les moyens de s’intégrer, pour rejoindre notre mode de vie, et non pour nous imposer celui qu’ils fuient.» Enfin, toujours au rayon du néo-vocabulaire bruxellois, le portail bulgare Webcafe.bg juge que «les intitulés des principaux commissariats ont subi une étrange mutation. Ils donnent l’impression de sortir tout droit d’un manuel de psychologie comportementale ou d’un article qui aurait pour titre: «Cinq conseils pour les influenceurs voulant plus de followers sur Instagram». […] Dommage toutefois qu’il n’y ait pas de postes de commissaires à la Beauté ou à la Méditation matinale.»


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