Qui enterrait-on? Est-ce aux funérailles d'un despote ou d'un démocrate, d'un grand homme ou d'un homme de basse police qu'ont assisté, hier, à Rabat tant de chefs d'Etat venus de tous les coins du monde? La personnalité de Hassan II était si complexe que les Marocains, tétanisés, ne savent pas répondre. A l'annonce de sa mort, vendredi soir, le pays est resté silencieux, presque indifférent. Les visages étaient graves, interrogatifs, mais jusqu'au moment même des funérailles aucune ville n'avait connu ces scènes de désespoir collectif qui avaient submergé le Maroc quand Mohamed V, le grand-père du tout nouveau Mohamed VI, avait succombé à une opération, il y a trente-huit ans de cela.

Alors, les rues étaient pleines de gens en larmes, musulmans et juifs confondus. Les hommes eux-mêmes pleuraient le héros de l'indépendance, le roi bon et courageux qui avait su tenir tête aux Français et se promenait incognito le soir, comme dans les Mille et une nuits, pour connaître par lui-même la vie de son peuple. Dimanche, quand le corps de Hassan II a été placé dans le mausolée qu'il avait fait construire pour son père, on s'est labouré les poitrines, on a crié, les pompiers ont évacué les femmes en crise d'hystérie – c'est le rituel – mais c'est un homme d'Etat qu'on mettait en terre, un homme dur, fort, habile et craint.

Hassan II n'était pas un roi aimé dont la mémoire populaire chantera les louanges. Le peuple réserve son jugement et, pourtant, les historiens diront qu'il fut un grand roi. Et ils auront raison. Le Maroc qu'il lègue à son fils est le plus démocratique des pays arabo-musulmans. On n'y a jamais tué à tous les coins de rue comme en Algérie. Les syndicats usent, non sans risques mais librement, du droit de grève. Les partis politiques ont leur presse. L'opposition de gauche est au pouvoir depuis plus d'un an. La religion n'est pas oppressante. On respire dans ce pays sorti depuis plus d'une décennie de l'économie administrée et dans lequel une classe moyenne, jeune et urbanisée, fait souffler un vent de modernité.

En été, sur les plages, il n'y a pas que les touristes venus d'Europe. Il y a aussi des familles des villes, de Casablanca surtout, la capitale économique, des gens non pas riches mais suffisamment aisés pour emmener leurs enfants à la mer et assez libérés des traditions pour que les mères portent le bikini. Le roi est «Commandeur des croyants», le Maroc est musulman mais on y achète de l'alcool sans se cacher et le premier ministre socialiste cohabite avec les trois ministres de l'Intérieur, des Finances et de la Défense que lui a imposés le Palais royal.

Sentant sa fin venir, Hassan II a voulu enraciner la monarchie dans l'alternance politique, relégitimer une dynastie vieille de quatre siècles, en montrant que la royauté acceptait le vote populaire et que les partis, en acceptant de gouverner avec lui, faisaient allégeance au roi. C'est une presque démocratie, une monarchie de plus en plus constitutionnelle non plus seulement dans les textes mais aussi dans la pratique que ce monarque inflexible avait décidé de laisser derrière lui.

Tout maintenant reste à faire. Le nouveau roi devra s'attaquer au chômage, à la misère et à la corruption, aux trois problèmes insolubles sur lesquels ses sujets le jugeront. Ce pays qui aperçoit le bout du tunnel sans pouvoir en sortir avant longtemps attend beaucoup du changement. L'espoir est né, le mécontentement peut donc éclater. Les tempêtes sociales sont peut-être pour demain mais les institutions sont désormais solides et le Maroc est stable, uni dans un consensus fait d'absolutisme et de libertés.

Alors, déjà, les pages sombres se tournent. Il y eut des années d'élections truquées, de disparitions d'opposants, de torture systématique. Ce roi a gouverné comme on fait la guerre, sans pitié, pour gagner, mais tant d'autres pays pauvres ont connu des horreurs bien pires sans aller de l'avant que les Marocains, même militants de l'opposition, reconnaissent des mérites à ce règne.

A l'avènement de Hassan II, en 1961, les partis qui avaient combattu pour l'indépendance aux côtés de Mohamed V pensaient qu'ils ne feraient qu'une bouchée de ce jeune homme, amateur de jolies femmes et de belles voitures. Le roi les a mis au pas, sauvagement, sans reculer devant le sang, mais il n'a, pour autant, jamais imposé de parti unique. Ce roi était un bâtisseur. Il a été un visionnaire qui refusait l'industrialisation forcée, voulait préserver l'agriculture et l'artisanat, rejetait l'antiaméricanisme et la planification contraignante, cette culture politique qui dominait tout le tiers-monde durant la guerre froide.

Gênant, bien sûr, de reconnaître une prescience et des qualités à un homme dont les geôles furent pleines et abjectes mais les faits sont là. Ces partis qu'il a tenus en laisse sans jamais les mettre vraiment hors la loi auraient fait, à l'époque, moins bien que lui. Aujourd'hui, ils ont évolué, comme tout le monde, et sont toujours là, aptes à gouverner. Une bourgeoisie insolente s'est scandaleusement enrichie pendant ces trente-huit ans mais le Maroc a non seulement une agriculture qui marche et lui assure des devises mais a pris aussi une longueur d'avance dans les services et l'informatisation. La corruption est un système mais il y a un Etat et des lois, un prince éduqué et réformateur, le nouveau roi, dont la soif de renouveau n'est pas un mystère.

Mohamed VI, dont on dit au Palais qu'il «a les idées de son âge», voudrait maintenant être un roi aimé comme son grand-père, aussi moderne et démocrate que Juan Carlos. L'heure de la transition sonne et c'est pour cela que les regards des Marocains sont aujourd'hui si interrogatifs. Le nouveau roi pourra-t-il calmer l'impatience populaire? L'appui de la gauche aujourd'hui, l'alternance demain suffiront-ils à le lui permettre? L'essai peut-il être transformé? C'est ce qui va se jouer maintenant à Rabat mais la transition espagnole avait pour elle l'attrait de l'Europe et ses aides financières. Le Maroc n'en bénéficie pas. La pleine démocratie, à l'européenne, n'y est sans doute pas encore possible. Devenu monarchie du troisième type, ni pleinement parlementaire ni absolue, le Maroc devrait encore longtemps rester dans ce système empirique où le monarque, chef de l'exécutif, dirige le pays avec un gouvernement issu des urnes.

C'est un système de double légitimité, compromis permanent, évolutif, subtile cohabitation entre la monarchie de droit divin et la démocratie. La dynamique mène, un jour, à l'Espagne mais cette dynamique est fragile. D'un côté, la coexistence de la tradition et de la modernité est trop délicate pour que le nouveau roi lâche trop de lest; de l'autre, les tensions sociales et l'attrait du monde global sont trop forts pour que la démocratie ne progresse pas.

Hassan II savait gérer cet équilibre. Il était assez craint pour le faire et assez retors pour changer sans que rien ne change à son emprise sur le pays. Mohamed VI a grandi, lui, dans l'ombre d'un père autoritaire, exigeant, écrasant. Il rêve de libertés mais la vraie liberté, non plus concédée mais de droit, peut le déstabiliser et précipiter le pays dans l'aventure. Il va falloir maintenant accélérer en freinant. L'exercice n'est pas aisé mais Mohamed VI a tous les atouts pour avoir, à la fin de son règne, fait du Maroc une vraie démocratie. S'il y parvient, il aura, rétrospectivement, fait de son père un grand homme: le fondateur de la première démocratie arabe.

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