Après une première série de débats consacrés à la justice internationale, et une deuxième aux addictions, Joan Tilouine et Paul Deutschmann, tous deux journalistes pour Africa Intelligence, ont donné la parole à des écrivains, chercheurs, diplomates, entrepreneurs, militants en prise directe avec le continent africain. Ils et elles y sont né·es, y vivent, l’observent, le changent.

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2022 sera-t-elle l’année où la France va enfin atterrir dans l’«Afrique réelle», après une longue période d’aveuglement postcolonial? Un anachronisme historique qui incite à reprendre le fil des dernières interventions militaires pour comprendre comment elles ont servi de leurre à une présence française globalement en déshérence sur ce continent.

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A la fin de la guerre froide en 1990, la France ne s’intéressait qu’à son avenir au sein de l’Europe et a continué à se croire chez elle en Afrique. Du moins dans ses anciennes colonies d’Afrique de l’Ouest et centrale. Dans les années 2000, la montée en puissance de la Chine a laissé la France toujours aussi arrogante. Dans les milieux d’affaires, on pouvait encore entendre: «Pas de panique, les Chinois auront besoin de nous pour bien se comprendre avec nos amis africains.»

Les opérations tambour battant

En 2011, le «gendarme de l’Afrique» tenait encore le couteau par le manche avec un relais d’influence déterminant aux Nations unies: le secrétariat général adjoint aux opérations de maintien de la paix. A l’initiative de la France, présidée par Nicolas Sarkozy, deux opérations ont été menées cette année-là, tambour battant: d’abord l’intervention en Libye et la mort du colonel Kadhafi, puis l’éviction en Côte d’Ivoire du président Laurent Gbagbo de sa résidence bunker par la force française Licorne. Elles ont toutes deux laissé des traces dans les consciences politiques africaines.

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C’est encore dans l’euphorie de l’opération Serval contre des djihadistes, menaçant en 2013 le centre du Mali, que la France a créé l’opération Barkhane. Une force très conventionnelle, à l’ancienne, mais applaudie par des partenaires et alliés occidentaux encore sous le charme de la «science africaine» de la France. En fait, une belle hypocrisie: les diplomates de ces pays n’hésitaient pas, dans le même temps, à dire à voix basse que «pendant que la France assure la sécurité, nous, on fait le business».

Une rente politique, sans concurrence

Pas faux! Du temps de la guerre froide, les alliés occidentaux de la France lui laissaient gérer à sa guise ses anciennes colonies et ses prébendes, dans le cadre d’un système intégré appelé, pour faire court, la Françafrique. Sur le plan politique, les présidents civils cooptés par la France étaient d’autant plus francophiles qu’ils avaient été ministres dans des gouvernements français avant les indépendances, tels que le sénégalais Léopold Sédar Senghor et l’ivoirien Félix Houphouët-Boigny. De leur côté, les militaires, cooptés au pouvoir, avaient combattu avec l’armée française en Algérie et en Indochine, à l’instar du soldat Gnassingbé Eyadema qui deviendra général président au Togo en 1967 et du capitaine Jean-Bedel Bokassa qui se fera couronner maréchal de l’Empire centrafricain en 1977. Le franc CFA des «colonies françaises d’Afrique» était devenu le franc de la «Communauté financière africaine», toujours contrôlé par le Trésor français, alors que les entreprises françaises bénéficiaient d’une rente politique, sans concurrence!

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Le pétrole du golfe de Guinée (Gabon, Congo, Cameroun) ou l’uranium du Niger et du Gabon étaient préemptés au bénéfice de Paris. Une période historique (1960-1990) tout à fait exceptionnelle pour la France qu’on pourrait rebaptiser «les trente glorieuses de la France en Afrique», un solo.

Le monopole appartient au passé

Aujourd’hui, la France continue à faire la guerre aux djihadistes comme elle le faisait à l’époque contre les Soviétiques, mais sans les prébendes économiques et financières. Sa part de marché relative sur le continent est passée de 15 à 7,5% entre 2000 et 2020 contre 27% pour la Chine. Les autres pays émergents, tels l’Inde et la Turquie, taillent des croupières à la France dans son ancien pré carré. Parmi ses propres partenaires européens, l’Allemagne a détrôné la France en 2018 comme premier fournisseur européen de l’Afrique, sans parler de l’Espagne et de l’Italie. Et c’est plus que normal. La période exceptionnelle de quasi-monopole de la France dans ses anciennes colonies appartient bel et bien au passé.

Sur le plan politique, les alliances avec les pouvoirs locaux ont aussi connu leur lot de pesanteurs paternalistes, voire de connivences à l’ancienne. L’amitié de Nicolas Sarkozy pour le président ivoirien Alassane Dramane Ouattara est un secret de Polichinelle. L’ancien président français continue de se rendre fréquemment à Abidjan pour le groupe Accor ou pour gérer les relations du Qatar avec ce pays. François Hollande «textotait» souvent avec ses anciens amis de l’Internationale socialiste, tels que les présidents Alpha Condé de Guinée, Mahamadou Issoufou du Niger et Ibrahim Boubacar Keïta (IBK) du Mali. Ce qui a conduit la France à encourager ces dernières années des scrutins électoraux dans des pays, comme le Mali, mais pas seulement, alors qu’une partie du territoire était aux mains de groupes armés. Dans l’urgence, il fallait «légitimer» un gouvernement pour cautionner la présence militaire française et toujours bénéficier d’une aide financière multilatérale.

Moins d'influence et moins de soutien à la démocratie

Emmanuel Macron, qui assurait vouloir tenir à bout de gaffe les autocrates d’Afrique centrale, a bien dû, au nom de la realpolitik climatique, accepter de recevoir ces dirigeants des grandes forêts du Bassin du Congo. De même, c’est mezza-voce que le président français a avalisé le troisième mandat d’Alassane Ouattara en Côte d’Ivoire. Sans parler de la succession dynastique, dans l’urgence, de Mahamat Idriss Déby au Tchad après le décès de son père au combat.

Le paradoxe est que plus la France perd son influence en Afrique, moins elle favorise les transitions démocratiques. Et elle peut d’autant moins demander une quelconque «loyauté géopolitique» aux jeunes colonels putschistes de l’Afrique de l’Ouest, même formés dans ses écoles militaires, qu’ils ont le monde entier dans leur salle d’attente. C’est jusqu’à son rôle de porte-parole de ces pays auprès du FMI et de la Banque mondiale qui lui est contesté par ses partenaires européens, lesquels jouent aussi «à domicile». Il va donc bien falloir atterrir dans l’Afrique mondialisée, avec un regard tout neuf!

Antoine Glaser a fondé et dirigé durant vingt-six ans La Lettre du Continent. Il est l’auteur d’une dizaine d’ouvrages sur l’Afrique. Dernier paru: Le Piège africain de Macron, avec Pascal Airault (Fayard, 2021).

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