«Tout un eurodrame», disait déjà le Spiegel allemand en novembre dernier, à l’occasion de la signature du traité. Trois mois plus tard, le Parlement européen s’est donc prononcé mercredi en faveur du CETA, l’accord économique et commercial global de libre-échange entre l’Union européenne et le Canada, en dépit de nombreuses protestations: ses adversaires, détaille Le Nouvelliste, «le jugent anti-démocratique, trop favorable aux multinationales, léger sur l’environnement ou encore dangereux pour l’agriculture européenne».

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Libération y consacre sa une, quatre pleines pages et son éditorial du jour. Où Laurent Joffrin écrit qu'«il y a dans les instances mondiales ou européennes un fétichisme du libre-échange qui finit par indisposer les peuples les plus ouverts». Relayée par Radio France internationale (RFI), l’agence Reuters précise que le premier ministre canadien, Justin Trudeau, prendra la parole ce jeudi 16 février 2017. Résolument tourné vers le libre-échange, le gouvernement d’Ottawa a «profité du vote de mercredi pour réaffirmer leur confiance envers un commerce ouvert entre les régions du monde».

Mais que va-t-il se passer après le passage du texte devant les 38 parlements nationaux et régionaux de l’UE qui «peuvent encore, en votant contre, faire échec au CETA», prévient Marianne? «Progressivement, développe RFI, les marchandises européennes et canadiennes seront dispensées de droits douaniers au cours des six prochaines années. L’entente va aussi favoriser la mobilité professionnelle, en aplanissant les difficultés administratives pour ceux et celles qui veulent travailler ailleurs. L’ouverture à un marché de 500 millions de consommateurs tombe à un très bon moment pour le Canada, qui s’inquiète d’une possible fermeture des frontières américaines. Cet accord donne des ailes» à ses négociateurs, «qui songent maintenant à solliciter les pays asiatiques pour un autre accord commercial».

Et de citer l’eurodéputé belge écologiste Philippe Lamberts, qui a voté contre le CETA: «Ça n’a rien à voir avec la tronche, passez-moi l’expression, de Trudeau. Ce n’est pas parce que ce type a une tête qu’on met dans Paris Match que le traité est pour autant un bon traité.» D’ailleurs, il «n’a même pas été négocié par Trudeau et ses équipes. Il a été négocié par son prédécesseur Stephen Harper, un climatosceptique, un néoconservateur, enfin bref, le genre de personnages à l’opposé de ce que Justin Trudeau prétend être. Mais comme maintenant, c’est le gentil Trudeau qui est premier ministre du Canada, il faudrait signer ce truc?»

L’intéressé est donc prévenu, il est loin d’arriver en terrain conquis. Et vous, vous ne comprenez toujours rien au CETA? «Pas de panique», vous console Le Huffington Post, car «dans sa chronique matinale sur France Inter, Nicole Ferroni» est revenue «sur une des mesures phares et controversées du texte» et l’explique… en s’aidant «de koalas, de moutons et d’algues australiennes».

Alors question: «L’ouverture du commerce mondial est-elle une bonne ou une mauvaise chose pour les entreprises? C’est là qu’arrivent les koalas, des mammifères marsupiaux qui font grandir leurs bébés dans des poches. Face à eux, les mammifères placentaires, comme les humains, les chats ou les chiens, qui «n’ont pas de poches mais un placenta. Mais le système de reproduction des marsupiaux étant moins performant que celui des placentaires, les koalas se sont peu à peu fait exterminer par les autres mammifères à chaque suppression de frontières, d’ouverture de marché.»

«En d’autres termes, les placentaires, qui représentent les entreprises les plus performantes finiront par faire disparaître les koalas, entreprises de moindre taille. Là où les mammifères à placenta ont pu passer, ceux à poche ont trépassé», s’exclame la chroniqueuse. Avant de préciser: «Sauf en Australie! Puisque l’Australie était éloignée, séparée, protégée des autres par une barrière aussi infranchissable que le continent qui l’entourait et a permis un protectionnisme des koalas tout pourri.»

Si, dans le HuffPost encore, le célèbre José Bové, député européen Europe Ecologie-Les Verts (France) et membre du Groupe des Verts/ALE au Parlement européen, parle d'«un désastre qui renforce les nationalismes de tout poil», Les Echos pensent que l’accord «constitue un progrès dans la lutte contre le protectionnisme et devrait permettre un essor important du commerce entre les deux blocs. Toutefois, la lourdeur du processus de décision et de ratification laisse planer la menace d’incidents pouvant conduire à un échec. Une réforme en profondeur du processus de décision de l’Union européenne s’impose.»

Des «arguments fallacieux»

Mais le quotidien économique tient à rassurer ses lecteurs: «L’Union européenne aurait abandonné tous ses principes et aurait sacrifié ses valeurs sur l’autel du libéralisme et des intérêts des firmes multinationales, y compris les filiales canadiennes des entreprises américaines»? Selon lui, «tous ces arguments sont bien sûr fallacieux. Que des points aient nécessité des améliorations, des précisions voire des amendements, est un fait: mais ce fut précisément le rôle des institutions européennes. On n’imagine pas que le Parlement européen ait donné son accord avec les principaux partis politiques qui y sont représentés, si les parlementaires n’avaient pas acquis la conviction que les règles fondamentales de l’Union européenne n’auraient pas été respectées.»

«Un immense courant d’air»

Pourtant, Ouest France juge que «les négociateurs ont bûché pendant des années, mais ils auraient difficilement pu imaginer pire moment pour remettre leur copie. […] Avec le Brexit, Trump, les effets prolongés de la crise, la poussée des extrêmes droites et le regain d’une gauche anticapitaliste, l’air du temps n’est pas au libre-échange. C’est un euphémisme de le dire. Longtemps censée ouvrir un horizon, la mondialisation des échanges est, aujourd’hui, ressentie comme un immense courant d’air. Surtout loin des grandes villes, par ceux qui sont exclus de ses bienfaits. Là où les délocalisations font mal. D’où l’envie dominante de fermer les fenêtres, de claquer les portes. Et, pour les plus radicaux, d’élever même des murs.»

Pas une «menace apocalyptique»

Conclusion: l’adoption du CETA n’est pas «la menace apocalyptique décrite par certains, mais elle n’est pas non plus la réponse au besoin de maîtrise, voire de protection, qui se manifeste aujourd’hui, élection après élection. Dans la longue dialectique qui a opposé le capitalisme et le collectivisme, tout au long du XXe siècle, l’Europe libre a toujours recherché sa voie propre. Celle d’une économie sociale de marché. Ouverte au libre-échange, mais soucieuse d’équité. C’est sur ce deuxième point que nos dirigeants sont attendus. Plus que jamais.»

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