Quel contraste! Il y a dix ans, l’Allemagne faisait figure de «l’homme malade de l’Europe», comme titrait l’hebdomadaire britannique The Economist du 5 juin 1999. Elle semblait s’enliser dans la stagnation économique, incapable de se renouveler, et l’on prédisait la fin du capitalisme rhénan. Aujourd’hui, c’est une Allemagne renouvelée qui se présente, en pleine forme économique, redevenue la «locomotive de l’Europe» (toujours The Economist, 3 mars 2010).

Pourtant, l’Allemagne continue d’irriter bon nombre de ses voisins européens. Depuis le déclenchement de la crise financière internationale en été 2008, la recherche d’une riposte européenne a été marquée par des accrocs répétés entre l’Allemagne et la plupart des partenaires de l’Union européenne, notamment la France. Qu’il s’agisse d’un plan européen de sauvetage des banques, d’une relance européenne, d’une aide financière à la Grèce ou à l’Irlande, de l’installation d’un gouvernement économique ou de la création d’eurobonds: plus d’une fois, le gouvernement d’Angela Merkel s’est trouvé en porte-à-faux avec ses partenaires européens. La liste des griefs est longue: manque de réactivité et de professionnalisme, de solidarité et de volonté européenne, si ce n’est carrément de l’arrogance. L’Allemagne tournerait-elle le dos à l’Europe? Angela Merkel, «Madame Non», serait-elle devenue la nouvelle «dame de fer» d’une Allemagne qui se replierait sur elle-même?

Disons d’emblée que ces reproches multiples sont un amalgame d’observations justes, d’accusations injustes et d’incompréhension de la stratégie allemande en Europe.

En ce qui concerne la gestion des crises européennes depuis 2008, bon nombre de critiques de l’attitude allemande semblent justifiées. Le gouvernement fédéral a été souvent lent avant de réagir, provoquant la phrase assassine de Nicolas Sarkozy en pleine crise financière, en automne 2008: «La France agit, l’Allemagne y réfléchit», ce que cela donnait en clair: «L’Allemagne nous agace pas mal avec ses hésitations éternelles et son manque d’engagement.» Face au problème des finances publiques grecques, le gouvernement semblait plus préoccupé de «punir les coupables» que de sauver l’acquis communautaire. Sous la pression de certains slogans populistes, il a mis longtemps avant d’expliquer aux citoyens allemands que l’Union monétaire est un bien public vital pour l’Europe mais aussi pour l’Allemagne, que cette dernière en a beaucoup profité et qu’il est aussi de son devoir de tout faire pour sauver les meubles européens. L’économiste Elie Cohen résume bien l’approche allemande quand il y voit «une même structure à l’œuvre du côté allemand: d’abord dire non, puis la réponse est dans les traités, puis lâcher quand la pression est trop forte, puis essayer de reprendre ce qui a été donné dans l’urgence, puis réécrire la règle commune et ce faisant ouvrir la voie à la crise suivante.»

Si cette gestion n’a certainement pas mérité un prix d’excellence européenne, la position allemande n’en est pour autant pas sans justifications. Faisant face aux demandes incessantes de «solidarité» envers la Grèce ou d’autres pays, le gouvernement allemand a été parfaitement dans son rôle quand il a mis le doigt sur les responsabilités des gouvernements concernés de mettre en ordre leurs finances publiques. C’est un discours qui ne plaît pas forcément en Europe mais le gouvernement allemand a été tout à fait légitimé de le tenir, et de rappeler que toute solidarité financière dans la zone euro avait sa contrepartie en termes de respect des règles et d’engagements fermes des pays bénéficiaires.

La politique allemande doit être appréciée dans une perspective plus large. Depuis l’unification de 1990, l’Allemagne s’est normalisée dans un double sens. Devenue souveraine et plus grande, elle a appris – lentement et non sans mal – à assumer son nouveau statut et les responsabilités qui en découlent. Elle n’hésite plus à défendre ouvertement ses positions et ses intérêts en Europe, comme le font par ailleurs ses partenaires depuis belle lurette. Une autre normalisation s’est produite dans le sens que l’exception ouest-allemande (prospérité économique, gestion sociale coopérative, cohésion territoriale et égalité sociale) a fait place à un pays marqué par une crise économique et sociale forte, qui n’a plus les moyens d’assurer les égalités sociales ni d’éviter la précarisation d’une partie importante de sa population. La dynamique retrouvée a été payée par des réformes structurelles et des efforts consentis par les Allemands afin de renouveler le pays et assainir ses finances publiques. D’où leur regard critique quand il s’agit du comportement des voisins européens et d’appels à la générosité allemande pour financer l’Europe.

A cela s’ajoute le fait que l’Allemagne défend son modèle économique et social qui a été la base de sa réussite depuis 1945. Quand on s’en prend à son modèle de croissance porté largement par les exportations pour l’accuser ­d’égoïste, cette critique est perçue comme une mise en cause à la fois absurde et illégitime des fondements mêmes de la réussite allemande. Cela a amené Angela Merkel à déclarer devant le Parlement: «Nous n’allons pas abandonner nos positions là où nous sommes forts.» Pas plus que ses voisins, les Allemands ne sont pas prêts à abandonner un modèle ancré dans la société, comportant des valeurs et des choix collectifs et des façons coopératives de gérer l’économie, et qui a bien réussi.

Enfin, encore comme ses voisins, l’Allemagne défend une certaine idée de l’Europe. Au moment de la réalisation de l’Union monétaire, elle a beaucoup insisté sur des principes pour elle vitaux: priorité à la stabilité monétaire et budgétaire; des mécanismes non soumis à la tentation politicienne, comme la Banque centrale européenne indépendante et le Pacte de stabilité et de croissance avec ses règles et ses sanctions; enfin le principe de la responsabilité nationale pour les dettes souveraines nationales (principe du no bail-out). Même si elle a dû accepter des compromis, elle se bat pour sauvegarder ces principes fondateurs, contre des approches favorisant davantage la croissance et une politique monétaire plus expansionniste.

Au fond, on ne se trouve pas tellement dans une controverse entre Etats-nations mais plutôt dans un débat de société européen. Dans une Union économique et monétaire fortement interdépendante, il faut un arbitrage entre stabilité et croissance, politiques de l’offre et de demande, rigueur budgétaire et politique plus expansionniste, principe de concurrence et principe de solidarité. Mais pourra-t-on trancher ces débats à l’échelle européenne sans une Union politique plus étroite? Il y a 20 ans, Helmut Kohl avait soutenu qu’une Union monétaire ne saurait tenir debout sans Union politique. Les partenaires européens, y compris certains accusateurs d’aujourd’hui de l’Allemagne «nationaliste», avaient repoussé cette logique.

Les déclarations récentes de la chancelière et de son ministre des Finances laissent penser que l’Allemagne veut renouer avec ces principes, et qu’elle vise une sortie par le haut de la crise de l’Union monétaire. Angela Merkel se dit convaincue «que nous avons besoin de plus d’harmonie dans la politique économique et financière, une sorte de gouvernement économique en Europe sur la base de règles communes de stabilité». Wolfgang Schäuble n’hésite pas à prévoir que «dans dix ans, nous aurons une structure qui ressemblera sensiblement à ce qu’on désigne comme une Union politique.» Une telle sortie par le haut des crises actuelles sera-t-elle possible? En fin de compte, ce n’est pas seulement la volonté européenne de l’Allemagne mais aussi celle de ses partenaires qui est en jeu!

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