Revue de presse

Cette France qui se brise à nouveau sur son code du travail

Réputé irréformable, le pays est à nouveau en ébullition. Car à seulement un an de la présidentielle, les socialistes veulent aller à contre-courant de leur électorat, alors que la lutte contre le chômage nécessite un travail de longue haleine

Plusieurs dizaines de milliers de manifestants ont défilé mercredi partout en France pour dire non à la réforme du code du travail portée par la ministre Myriam El Khomri. C’était le premier rendez-vous d’une contestation qui a rassemblé syndicats, étudiants et lycéens, vu par Libération à la une comme «un tour de chauffe inquiétant pour le gouvernement». Ce, au moment où «de nombreux défis se dressent» devant l’Hexagone, qui a encore «fort à faire pour regagner en compétitivité», souligne une étude de France Stratégie publiée ce jeudi.

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Alors, comme tout est lié, dans son éditorial du jour, Libération pense qu'«il est temps de réagir, sans hésitation et sans délai. On pouvait difficilement imaginer un projet si mal équilibré et si mal présenté. La précarité et l’incertitude professionnelle sont le lot des nouvelles générations depuis une ou deux décennies. […] Une deuxième manifestation est annoncée la semaine prochaine. Et une fois le djinn de la mobilisation juvénile sorti de sa lampe, il y rentre très difficilement.» Car celle-ci a des fondements sérieux, comme le montrent les témoignages recueillis par L’Obs.

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D’ailleurs, «le gouvernement et le chef de l’Etat ont peur que la jeunesse s’enflamme car le parti socialiste n’a plus aucun relais dans les universités», lisait-on déjà avant les manifestations sur le site d’Europe 1. Il y a un «péril jeune»: «François Hollande n’a plus aucun lien avec les jeunes. […] Le président de la République espérait compter sur son atout jeunesse, Najat Vallaud-Belkacem, mais elle n’a aucun écho dans les facs.»

Jusqu’ici, «le débat sur le projet de loi El Khomri a focalisé l’attention sur les coûts de licenciement, proposant une réforme en profondeur des prud’hommes». Mais non, cela ne suffit pas, s’insurge un prestigieux collectif d’économistes français dans Le Monde, dont certains observent le destin de la mère patrie depuis leurs chaires à l’étranger, de Chicago à Londres en passant pas Berkeley. Selon eux, non, ce n’est pas cette baisse des coûts qui fera «gagner la bataille de l’emploi, comme le croient ceux qui défendent le projet» de loi.

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Promesses reniées

Il y a surtout «urgence à changer de politique économique», clame cette tribune qui se conclut par les mesures à prendre: «Une politique effective de lutte contre le chômage […] exige un travail de longue haleine, à base de politiques actives à mener en direction des personnes vulnérables, dans le domaine de la formation notamment, une politique du logement qui favorise la mobilité et évite les ghettos, une politique de l’emploi qui lutte véritablement contre les discriminations à l’embauche, et plus généralement une politique visant à promouvoir la cohésion sociale et la réduction des inégalités. On en est loin.»

Mais la réalité est ici: «A un peu plus d’un an de la présidentielle, le président prend le risque de diviser davantage la gauche avec la réforme du code du travail, et continue de renier ses promesses de campagne.» Ce qui laisse le Financial Times perplexe, relaie Courrier international. Cette réforme, «la tentative la plus importante depuis la Seconde Guerre mondiale pour injecter de la flexibilité dans le marché du travail français», suscite la révolte: on s’attaque à la «vache sacrée»! Et on louvoie, depuis 2014, avec «une stratégie bien floue».

S'inspirer...

Résultat des courses, selon le très philosophe Independent britannique: «Comme toujours en France, tout le monde soutient le changement; et la majorité s’oppose aux changements. Alors, les socialistes au pouvoir feraient mieux de s’inspirer, selon lui, de l’ancien chancelier allemand Gerhard Schröder entre 2002 et 2005, «qui a scellé son destin politique mais lancé le redressement économique. Reste à voir si le gouvernement français réussira à rassembler une majorité parlementaire autour de son projet de loi, même édulcoré.»

S’inspirer… C’est aussi ce que disait, il y a deux jours, Libération, en accumulant les questions impertinentes: «Pourquoi… tous les pays européens – tous – sociaux-démocrates ou conservateurs, ont-ils réformé leur marché du travail? Trahison générale? Aveuglement collectif? Ou tentative de chercher de nouvelles solutions à ce problème lancinant, quitte à admettre des concessions? Et pourquoi les pays où les protections sont les plus fortes sont-ils si souvent ceux où le taux de chômage est le plus élevé? Coïncidence?»

Chez les voisins

Alors, comment cela s’est-il passé chez les voisins?, se demande Radio France internationale. Avec «des syndicats remontés à bloc, des manifestations, une majorité divisée, le scénario ressemble beaucoup à celui qui s’est joué en Italie en 2014, juge Le Parisien, quand le gouvernement de Matteo Renzi, dont s’inspire Manuel Valls, a mis en place le Jobs Act. L’Italie, mais aussi l’Espagne, le Portugal, l’Irlande, les Pays-Bas: nombre de pays d’Europe se sont attaqués depuis la crise de 2008 à la réforme de leur marché du travail. Avec quel résultat?» Et bien, «au premier abord, les chiffres semblent avoir donné raison aux voisins: la croissance est repartie, le chômage a reculé. Mais tout n’est pas rose. En Espagne, les emplois créés sont majoritairement précaires. En Italie, le chômage des jeunes ne recule pas.»

Le Wall Street Journal, «dont le «French bashing» est le sport favori», fait remarquer au passage France 24, présente également la protestation des Français comme une illustration du «fossé grandissant entre François Hollande et une partie des socialistes qui l’ont conduit au pouvoir en 2012», puisque le président veut rendre «plus simple le licenciement des salariés» et «contourner la législation française rigide sur le temps de travail».

Les socialistes au casse-pipe

Le New York Times, pour sa part, explique aux Américains que «renvoyer un salarié en France signifie souvent un rendez-vous devant la justice, des mois de procédure, des indemnités élevées», conformément au code du travail: «Les employeurs détestent ce gros livre, mais les employés, enfin ceux qui ont un travail, l’adorent.» Et pendant ce temps, la France» dit toujours qu’elle «n’a pas besoin de réformer le marché de l’emploi». Mais bien sûr que «les Français doivent faire quelque chose»! «Car le chômage est un vrai problème», répond Gabriela Cañas, correspondante à Paris du quotidien espagnol El País.

Il existe cependant pour elle «d’autres solutions que de simplement casser les droits des travailleurs». D’ailleurs, «une réforme d’une telle ampleur doit se faire en début de quinquennat! C’est très dangereux de la faire maintenant, pour les travailleurs, bien sûr, mais aussi et surtout pour la gauche: je crois que c’est une condamnation à mort pour le gouvernement. Les socialistes auront du mal à s’en relever.»

Autre point de vue dans Le Figaro qui, lui, soutient évidemment cette réforme: «Si François Hollande et Manuel Valls tiennent bon […], ils auront prouvé que la France, réputée irréformable, ne l’est plus. Signal fort pour le pays lui-même et pour tous ses voisins, qui le regardent depuis si longtemps avec un mélange de stupéfaction et de commisération.»

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