Des sanctions économiques, aussi lourdes soient-elles, n’arrêtent jamais les chars d’assaut et les dommages collatéraux infligés par la guerre aux populations civiles. Il faut donc à ce stade ouvrir les yeux et regarder la réalité en face: les décisions prises par l’Union européenne – en concertation avec les Etats-Unis, le Canada, l’Australie, le Japon et la Corée du Sud – pour isoler financièrement le régime de Vladimir Poutine et paralyser l’économie russe ne constituent pas un mur infranchissable pour le Kremlin. D’où la décision inédite des Vingt-Sept d’approvisionner parallèlement l’armée ukrainienne en munitions, fusils d’assaut et surtout missiles portatifs pour contrer les blindés et abattre les hélicoptères qui accompagnent le mouvement des troupes russes à l’intérieur du pays.

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Cette posture guerrière, car il n’y a pas d’autres mots même si l’envoi de troupes sur le terrain est écarté par tous, comporte des risques. Elle est assurée de mettre à l’épreuve les opinions publiques européennes, pour l'heure formidablement solidaires de l'Ukraine comme l'a montré la manifestation à Berlin. Et elle risque aussi, de fait de contribuer à l’escalade avec son lot d’horreurs. Armer l’Ukraine est en effet une décision qui peut, si un cessez-le-feu n’intervient pas rapidement, avoir pour conséquence de transformer les villes ukrainiennes en bastion d’une guérilla urbaine très meurtrière. Telle est la loi de la guerre: son ampleur géographique et ses dommages collatéraux ne peuvent jamais être anticipés.

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L’important, alors que Vladimir Poutine a rappelé dimanche l’existence du feu nucléaire en ordonnant l’activation de la force russe de dissuasion, est donc de bien avoir en tête ce qui se joue en Ukraine, et de bien comprendre l’enjeu de ces sanctions. Il ne s’agit plus aujourd’hui d’un bras de fer. La menace russe, devenue agression, n’est plus une hypothèse. Même si Moscou n’a jusque-là jamais menacé le territoire des pays de l’UE, l’heure est bien, dans cette phase d’hostilités, à la défense des démocraties et à l’endiguement d’une conception impériale et dictatoriale de la puissance sur le Vieux-Continent. La Suisse, dès lors, est concernée et elle a, à ce titre, un devoir de solidarité. La neutralité exige de ne pas prendre parti dans un conflit et de consacrer ses forces militaires à l’unique défense de son territoire. Mais elle ne doit pas, et ne peut pas être en 2022 une abdication morale que nos voisins et partenaires vivraient comme un insupportable affront.

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Un conflit s'achève toujours par une négociation. Les démocraties doivent donc veiller à laisser un espace pour la diplomatie, dans le respect du peuple russe et de sa dignité. La Confédération peut, avec d’autres, l’incarner. Mais cette guerre que les Européens sont aujourd’hui forcés de mener, parce qu’elle se déroule à leurs frontières et qu’elle entraîne déjà l’exode de centaines de milliers de réfugiés vers l’UE, ne peut pas, comme jadis lors de la dislocation de l’ex-Yougoslavie, être considérée comme une seule crise humanitaire. Cette guerre est engagée. Elle doit être gagnée.