Parfois, je me demande sérieusement pourquoi le monde dans lequel vivent certains est si différent du mien. Si dissemblable que j’en viens à douter du bon fonctionnement de mes globes oculaires et de la crédibilité de mon appréhension de la réalité. Prenons un exemple, évidemment pris au hasard dans les crachotements numériques incessants des réseaux sociaux. Un exemple emblématique d’une certaine gauche genevoise assise sur des revenus confortables qui lui permet d’acquérir un couple de pouffes Fatboy, couleur rouge écarlate, pour un montant raisonnable de 258 francs l’unité. Très chic quand on invite des amis pour discutailler le dernier Onfray.

L’exemple provient d’une ancienne députée verte et cheffe de groupe au Grand Conseil genevois. Sur Facebook, l’écologiste publie les propos suivants: «Absurdité ordinaire: la miss derrière moi dans la queue pour une crêpe, qui raconte à sa copine qu’elle est trop contente d’avoir trouvé un 3,5 pièces à 1’900.- au centre de Genève, avec piston». Quelques cris d’orfraie plus tard d’internautes révoltés d’une réalité qu’ils ont oubliée ou jamais connue, l’intéressée renchérit: «Ça donne envie d’un "mouvement pour l’objection de paiement des loyers absurdes". On mettrait l’argent qu’on paie en trop dans un pot commun et après six mois à peine, on pourrait s’acheter un super immeuble où on ne paierait que l’hypothèque, donc moins cher que la plupart des loyers sur le marché libre des loyers absurdes».

Du loyer ou du commentaire, je crains que ce ne soit ce dernier qui soit le plus absurde. D’abord parce que cette «miss «a (malheureusement peut-être) toutes les raisons d’être joyeuse. Contrairement à ce que semble penser notre indignée, l’obtention d’un trois pièces et demi au centre-ville pour la somme de 1900 francs est une excellente affaire étant donné les prix du marché. Le loyer moyen mensuel d’un quatre pièces dans le secteur à loyer libre, ayant fait l’objet d’un récent changement de locataire, est de 1851 francs. Quant à devoir passer par un soutien officieux pour obtenir un logement, aussi injuste qu’est ce procédé, il demeure souvent le passage contraint de tout futur locataire.

Plutôt que railler «la miss qui fait la queue pour une crêpe», notre révoltée des Temps modernes ferait mieux de ravaler sa salive numérique et d’investir son temps dans une cause plus constructive.

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