La photo est splendide, d’opaques nuages de plomb surmontant le port éclairé la nuit. Elle a été prise par le chef du bureau local de l’AFP et publiée sur Twitter accompagnée de cette légende, très transparente: «Nuages noirs sur Hongkong».

Car la Chine va présenter devant son Assemblée nationale populaire (ANP), actuellement réunie et masquée à huis clos à Pékin, une nouvelle loi sécuritaire pour Hongkong. Pour remplacer celle prévue par l’article 23 de la «Basic Law» de 1997, la loi fondamentale qui prévoit que Hongkong se dote d’une loi interdisant «la trahison, la sécession, la sédition (et) la subversion». Une loi qui n’a jamais existé, devant l’opposition d’une grande partie de la population hongkongaise. Mais cette fois-ci, l’île sent le vent du boulet. C’est un euphémisme de dire que, de la presse de Hongkong à l’américaine en passant par la britannique, pas une voix ne doute que le risque soit immense pour l’île qui, 23 ans après la rétrocession, lutte plus que jamais pour conserver ce qui reste de son autonomie.

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Une loi dangereuse

«Des sources nous ont dit que la nouvelle loi interdirait toute activité sécessionniste et subversive, comme les interférences étrangères et le terrorisme – autant de développements qui gênent Pékin depuis un moment, mais encore plus depuis les manifestations antigouvernementales de l’année dernière, de plus en plus violentes, écrit le South China Morning Post, le grand quotidien en anglais de Hongkong. Le gouvernement central semble avoir abandonné l’espoir que l’administration de Hongkong parvienne à faire adopter une telle loi, dans un environnement politique hostile et une ville profondément divisée.» Une omission qui en dit long? «En annonçant que Pékin établirait un système légal solide pour faire appliquer la sécurité nationale à Hongkong, le premier ministre Li Keqiang n’a fait aucune référence à la Basic Law, note le SCMP: c’est la première fois qu’il ne le fait pas depuis qu’il a pris ses fonctions, en 2013».

L’affaire ne survient pas à n’importe quel moment: outre les attaques des Etats-Unis sur la gestion par Pékin de l’épidémie de Covid-19, Washington doit d’ici à la fin du mois certifier – ou pas – que Hongkong est bien autonome de la Chine selon les dispositions de l’Acte sur les droits humains et la démocratie de 2019, instauré à la demande de Donald Trump, un prérequis pour que l’île conserve son statut préférentiel en matière de commerce et d’investissements, explique encore le SCMP.

Le narratif chinois est que Hongkong doit adopter ces lois de sécurité nationale selon sa propre loi fondamentale, explique le Guardian, qui cite l’agence de presse Xinhua: «Vingt ans plus tard, ces lois n’ont toujours pas été matérialisées à cause du sabotage de l’obstruction de ceux qui tentent de semer le chaos à Hongkong et en Chine de manière générale, et des forces hostiles extérieures.» «On approche de l’anniversaire des manifestations contre le décret sur les extraditions qui avait suscité les manifestations géantes de 2019, rappelle le quotidien britannique, et les autorités chinoises sont davantage déterminées à mettre à terre ce mouvement avec ces mesures sans précédent qui abîmeront de façon irréversible l’autonomie du territoire dans le cadre du «un pays, deux systèmes.»

La fin de Hongkong?

«C’est potentiellement la fin de l’autonomie constitutionnelle et de la séparation en droit, analyse le professeur à Cambridge Jeppe Mulich, toujours dans le Guardian, la gravité est sans comparaison avec le décret sur l’extradition. Vu la sévérité des lois chinoises sur la sédition et la sécession, et Pékin recourant souvent au «terrorisme» pour qualifier des manifestations, ça pourrait vraiment mal se passer.»

C’est même «l’événement le plus inquiétant de ces 20 dernières années. Où sont passés les «deux systèmes?», s’interroge l’expert des droits de l’homme Patrick Poon, interrogé par le site Hong Kong Free Press, cité par Courrier international.

«Le geste va probablement provoquer la colère des militants démocratiques de Hongkong et entraîner des manifestations encore plus grandes et plus violentes, analyse le New York Times. Jamais l’expression de la dissension politique, la liberté de parole n’ont été autant en danger. Même si ces nouvelles lois n’entraînent pas nécessairement la fermeture des journaux et médias qui critiquent Pékin, on va probablement assister à de l’autocensure, à de la retenue dans la parole publique. L’information libre, qui a joué un rôle essentiel dans le succès économique de Hongkong, est aussi en danger, un mauvais signe pour les nombreuses multinationales qui y ont installé leur siège pour l’Asie. La peur de la répression pourrait provoquer un exode des expatriés, pour ne rien dire des riches citoyens de Hongkong.»

«C’est la fin de Hongkong, c’est la fin du «un pays, deux systèmes», ne vous y trompez pas», a aussi commenté le député du Parti civique de Hongkong Dennis Kwok, cité par une dépêche de l’AFP reprise dans le monde entier, par exemple dans le malaisien New Straits Times, qui titre sur «La fin de Hongkong».

Colère américaine

Donald Trump, déjà très remonté contre la Chine ces derniers temps, a immédiatement réagi. «Je ne sais pas ce qu’il y a dedans, personne ne le sait encore, mais si cela arrive, nous répondrons de manière très forte», a-t-il déclaré à la presse, cité par le Washington Post. Qui signale que la nouvelle législation pourrait être adoptée dès la semaine prochaine, en contournant tous les processus législatifs habituels.

Dans sa rubrique Opinions, le WaPo donne aussi la parole à l’éditorialiste Marc Thyssen, qui remarque comment Pékin a instrumentalisé la crise du coronavirus pour étouffer Hongkong – par exemple en interdisant les manifestations jusqu’au 5 juin en prétextant la pandémie, quand l’île n’a connu que quatre morts dues au Covid-19. «Pourquoi ces restrictions? Parce que le 5 juin, c’est l’anniversaire de la brutale répression de Tiananmen, et que tous les ans les Hongkongais descendent dans la rue pour commémorer le massacre […] Mais Pékin devrait faire attention, parce que les Etats-Unis ne sont pas d’humeur à faire du business as usual avec Pékin, jamais son image n’a été aussi mauvaise et les Américains savent que ce sont les mensonges et dissimulations des Chinois qui les ont enfermés chez eux en mettant presque 39 millions de personnes au chômage.» Propos auxquels font écho ceux de Josh Rogin, un autre éditorialiste, toujours dans le WaPo: après avoir été divisés et incertains, les conseillers diplomatiques de la Maison-Blanche sont aujourd’hui tous sur la même ligne, tous d’accord sur la «nécessité d’adopter la méthode» forte avec Pékin. Et c’est nouveau.

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