La Pologne ne manque pas d’ennemis historiques. Au Moyen Age, c’est la lutte contre le voisin occidental, incarné par les chevaliers teutoniques, qui forge l’identité polonaise. La bataille de Grunwald en 1410 marque la défaite de ces adversaires germaniques et devient un haut lieu de la mémoire polonaise. L’immense représentation de cette bataille par le peintre national polonais du XIX siècle, Jan Matej­ko, est elle-même une icône nationale. Depuis le XVIe siècle, l’expansion vers l’est de la Confédération polono-lituanienne apporte de nouveaux ennemis. Les Polonais occupent Moscou en 1610, réussissant ainsi un exploit qui allait échapper à Napoléon comme à Hitler. Aujourd’hui, la Russie commémore la fin de cet épisode d’occupation polonaise par une fête nationale le 4 novembre, qui remplace utilement le 7 novembre de l’époque communiste mais ne favorise guère le rapprochement polono-russe.

Pendant longtemps, les cœurs polonais balancent en ce qui concerne la désignation de leur ennemi principal. Une orientation anti-allemande et une orientation anti-russe se font la concurrence parmi les idéologies ambiantes ainsi que parmi les partis politiques. Au XIXe siècle, la Pologne entière est partagée entre la Russie, qui en saisit la plus grande partie, et les deux puissances germaniques, la Prusse et l’Autriche. Jusqu’à la Première Guerre mondiale, le principal parti de la droite polonaise, les nationaux démocrates, mobilise les Polonais contre la politique allemande de germanisation de ses sujets polonais; les nationaux démocrates acceptent même d’envoyer des députés à la Douma de Saint-Péters­bourg pour plaider leur cause anti-allemande. En même temps, les Polonais de l’Empire russe, après avoir perdu deux insurrections, guettent l’occasion de restaurer un Etat polonais.

Comme la lutte contre la Russie passe par la lutte contre le tsarisme, les socialistes polonais se mettent à la tête de ce combat. En 1914, le futur maréchal Pilsudski, leader socialiste polonais, lève une armée polonaise sous commandement autrichien pour lutter contre la Russie.

Dans la période entre les deux guerres, l’hostilité polonaise reste départagée entre ses deux voisins. La première guerre de l’Etat polonais restauré le confronte à la Russie soviétique. En même temps, la Pologne encourage la lutte des insurgés silésiens contre l’incorporation de la Haute-Silésie au sein de l’Allemagne. Dans les années 1930, la Pologne signe un traité de non-agression avec l’Union soviétique comme avec l’Allemagne hitlérienne. A la veille de la Seconde Guerre mondiale, on soupçonne la Pologne de se rapprocher du Reich par antipathie pour le bolchévisme, mais, en septembre 1939, c’est l’Allemagne qui l’envahit en premier, de l’ouest, suivie dix-sept jours plus tard par l’attaque soviétique de l’est. L’Etat polonais disparaît de nouveau de la carte, divisé entre les deux voisins.

Durant la Seconde Guerre mondiale, les politiques génocidaires allemandes font pâlir la brutalité de l’occupation soviétique dans l’est du pays. Et avec l’attaque allemande sur l’Union soviétique en 1941, la Pologne, représentée par son gouvernement en exil, devient l’allié de l’URSS au sein de la grande coalition anti-hitlérienne. Cet interlude est de courte durée puisque deux ans plus tard, les relations diplomatiques sont rompues à cause de la découverte du charnier de… Katyn. Comme c’est l’Armée rouge qui libère la Pologne du joug nazi, c’est Moscou qui impose le régime politique de l’après-guerre. L’épisode de l’Insurrection de Varsovie en 1944, qui marque la mémoire nationale, n’est qu’un chapitre tragique de plus dans les relations de la Pologne avec ses voisins. L’insurrection, dirigée contre les Allemands, entraîne des pertes immenses du côté polonais; les Allemands, victorieux une dernière fois, rasent la capitale pendant que les forces soviétiques, à portée de main, regardent la ville en flammes sans intervenir. Certes, les historiens continuent de débattre les motifs militaires et diplomatiques de cette inaction, mais pour la population polonaise l’explication est claire: c’est une nouvelle perfidie russe, aussi inhumaine qu’impardonnable.

Durant le presque demi-siècle de la Pologne communiste, le régime installé par Moscou est largement méprisé et l’amitié imposée polono-soviétique n’est invoquée qu’avec ironie. En même temps, la Pologne d’après-guerre, ayant acquis, aux dépens de l’Allemagne, des territoires qui constituent un tiers de sa superficie actuelle reste consciente du fait que l’Union soviétique est la seule puissance qui reconnaît pleinement ces acquisitions et qui se déclare prête à les défendre. Si l’image d’une Allemagne revanchiste durant la Guerre froide qui dicte sa politique à l’OTAN est largement surfaite, il n’en reste pas moins que, jusqu’à la réunification de l’Allemagne en 1990, la politique officielle de Bonn ne reconnaît pas formellement la perte définitive de ces territoires devenus polonais.

Depuis maintenant vingt ans, pour la première fois depuis des siècles – un millénaire diraient les Polonais – la Pologne n’a pas d’ennemis sur ces flancs. Avec la disparition de l’Union soviétique, la Pologne n’a plus de frontière avec la Russie (à l’exception de la petite enclave russe de Kaliningrad). La Russie d’Eltsine et même celle de Poutine et Medvedev ne menace pas son intégrité territoriale. A l’ouest, la Pologne est partenaire de l’Allemagne au sein de l’OTAN et dans l’Union européenne, Berlin ayant même été le principal avocat de l’intégration polonaise dans ces structures.

Face à cette situation sans précédent, de nombreux Polonais se concentrent, soulagés, sur les tâches courantes, avec un certain succès puisque la Pologne est le pays de l’Union européenne qui a surmonté le mieux la crise économique, devenant le seul membre à connaître un taux de croissance positif en 2009. D’autres Polonais, comme s’ils étaient désemparés par ce nouvel environnement pacifique, n’arrivent pas à se libérer des souvenirs douloureux. Le président défunt et le courant qu’il représente était de ces derniers. Il s’attaquait à l’Allemagne pendant l’élaboration du traité constitutionnel européen, à diverses occasions il rappelait bruyamment les souffrances des Polonais aux mains des Allemands. Mais cette dispute-là est devenue presque une querelle de famille. En même temps, mais de manière combien plus affirmée, le président Kaczynski se mettait à la tête des courants anti-russes en Europe, que ce soit dans la question de la guerre en Géorgie ou les débats sur les questions énergétiques. Même son dernier voyage, à Katyn, avait des relents anti-russes. Son premier ministre, Donald Tusk, du camp politique opposé, avait été à Katyn la semaine dernière, en compagnie du premier ministre Poutine. Le président Kaczynski allait aussi pour se recueillir, mais sans la compagnie des Russes.

Il paraît, toutefois, que le discours que Lech Kaczynski allait prononcer à Katyn contenait des paroles conciliantes à l’égard de la Russie. Il aurait pu marquer un tournant politique. Quoi qu’il en soit, la réaction russe à la disparition du président, étonnamment généreuse envers un adversaire, accompagnée d’une reconnaissance encore plus prononcée par Moscou de sa responsabilité pour le crime de Katyn en 1940, ouvrent une réelle possibilité de réconciliation entre ces deux ennemis historiques. Sans ennemi à l’ouest ni à l’est, la Pologne réussira peut-être, enfin, à chasser ses vieux démons.

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