Du bout du lac

CEVA: l’impuissance tragique du riverain du riverain

En Suisse, on peut s’opposer à tout… sauf aux oppositions. Le chantier du futur Cornavin–Eaux-Vives–Annemasse en sait quelque chose

Jour après jour depuis des mois, il reste muet dans sa chaise à bascule. Immobile, il tend l’oreille de l’aube au coucher du soleil, à l’affût d’une vibration inhabituelle. Ne fût-ce qu’un tout petit tremblement issu des entrailles de la terre et qui viendrait défier le silence de son appartement. Jean-Pierre (il pourrait parfaitement s’appeler Jean-Pierre) a renoncé au Sudoku, à la tombola du jeudi et même à Louis la Brocante. Tous les matins vers 10h, il rapporte ses observations dans un petit carnet à spirale. C’est son combat, sa dernière odyssée. Tant que vivra Jean-Pierre, le CEVA ne se fera pas, parole de Jean-Pierre.

Jean-Pierre est un riverain du chantier qui tétanise le canton depuis cinq ans. Avec une poignée d’autres Jean-Pierre aussi déterminés que lui, Jean-Pierre a décidé de faire opposition. Sur le front des nuisances sonores, on l’aura compris. On leur a menti, ils en sont persuadés. Quand ils rouleront sous leurs pieds, les trains leur feront vivre l’enfer. Et tout n’a pas été fait pour l’empêcher. Alors ils iront jusqu’au bout, avec leurs carnets à spirale. Jusqu’au Tribunal fédéral s’il le faut. C’est comme ça. En Suisse, le droit d’opposition confine au sacré. Un peu comme les vaches, en Inde.

Celui que le combat de Jean-Pierre abandonne comme un chien au bord de la route, c’est moi. Moi, le voisin de Jean-Pierre, le riverain du riverain. Moi qui désespère, comme Jean-Pierre, de voir disparaître les tractopelles, tomber les palissades et repousser le gazon. Moi qui compte les jours. Qui aimerais enfin passer la porte de la gare, monter dans une rame et me retrouver à Cornavin en trois minutes.

A la différence de Jean-Pierre, le droit ne peut rien pour moi. Rien n’est prévu pour le riverain du riverain. Impossible de faire opposition à l’opposition de Jean-Pierre. Impossible d’empêcher Jean-Pierre d’empêcher le canton de tourner en rond. Trou noir juridique. Pas le moindre outil à effet suspensif. Jean-Pierre peut tout, et je n’y peux rien.

Alors j’attends. Comme tous les autres riverains du riverain, comme tous ceux qui ont démocratiquement plébiscité le CEVA, j’attends. J’attends que Jean-Pierre ait épuisé ses voies de recours, ou finisse par s’épuiser lui-même. A l’ombre des palissades, je prends mon mal en patience: après tout, si je supporte les tractopelles depuis cinq ans, je peux bien m’accommoder de Jean-Pierre encore un an ou deux.

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