éditorial

Chacun pour soi, pour l’éternité

EDITORIAL. La cryogénisation, le transhumanisme et toutes les autres pratiques qui ont pour but de repousser les limites de la vie bouleversent nos repères culturels ancestraux. Et ils semblent promettre un monde où l’individu l’emporte sur la collectivité

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A les écouter, la vieillesse est une maladie, la mort une épidémie. Partir à la rencontre de candidats à la cryogénisation, c’est changer d’univers. Les mythes qui ont construit nos sociétés nous convainquent que l’immortalité est une vertu réservée aux dieux. Que le statut d’humain nous contraint à accepter la mort comme inhérente à la vie. Les personnes chez qui nous avons été invitées bouleversent ces repères ancestraux.

Pour elles, le fait de tout miser sur les évolutions technologiques afin de se soigner de la mort est signe d’optimisme et d’ouverture d’esprit. Pour prétexter leur droit à l’immortalité, elles prônent un amour sans borne de la vie. La mort ne serait qu’une conséquence des croyances qui nous ont été instillées. Au vu des dernières avancées scientifiques, l’heure est venue de faire leur révolution. Non à la mort, oui à la vie, merci à la science.

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Elles se cryogénisent, elles tentent de télécharger le contenu de leur cerveau, elles séquencent leur ADN, ou s’injectent des puces électroniques. Et elles aiment faire remarquer aux humains classiques que leurs pratiques ne sont que l’évolution des opérations de greffe ou d’ajout de prothèse. Elles rappellent aussi qu’à ses débuts la fécondation in vitro a éveillé des doutes. Et elles sourient en évoquant les chirurgies esthétiques auxquelles de plus en plus d’êtres humains traditionnels recourent.

Il faut toutefois relativiser: il ne s’agit que de quelques milliers d’individus souvent aisés qui cèdent aux promesses de la vie éternelle. Mais leurs discours ébranlent. Car ils questionnent les frontières. Celles de la mort, angoisse commune à tous. Mais aussi celles de l’individualité. A partir de quand est-on? Qu'est-ce qui, de l’âme ou du corps, domine notre identité? Sommes-nous à travers notre esprit ou à travers notre apparence? Et finalement, qui sommes-nous sans la présence des autres?

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Difficile donc de ne pas voir une part d’égoïsme dans ce combat qui les oppose à l’âge, puis à la mort. Sauver sa peau et tenter d’assurer son propre avenir sous de meilleurs auspices ne revient-il pas à ignorer la puissance de la descendance et même l’évolution naturelle de l’humanité? Faire l’amour, faire des enfants, leur laisser un héritage culturel qu’ils transmettront à leur tour, n’est-ce pas ça la véritable immortalité?

Ce n’est apparemment pas l’avis de ces pionniers de la vie éternelle. Peut-être pourrions-nous leur rappeler que les seuls immortels connus jusqu’ici sont les dieux. Et que si ces derniers ont créé les humains, c’était pour se divertir. Parce qu’ils s’ennuyaient à mourir.

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