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La chaise vide du Prix Nobel de la paix, tout un symbole

Salil Shetty, secrétaire général d’Amnesty International, estime qu’en maintenant Liu Xiaobo en prison et en l’empêchant de recevoir son prix à Oslo, Pékin ne fait qu’aggraver son cas

Cette année, une chaise vide trônera à la cérémonie de remise du Prix Nobel de la paix. Lors de cet événement plus que centenaire, célébré en grande pompe devant un parterre d’un millier d’invités et de personnalités réunis pour l’occasion, la chaise du lauréat de l’année 2010, Liu Xiaobo, restera vide.

Liu Xiaobo aurait pris place sur le podium, aux côtés des membres du Comité du Prix Nobel de la paix, dans l’immense hôtel de ville d’Oslo, pour recevoir la récompense en hommage à son inlassable plaidoyer pacifique en faveur des droits fondamentaux en Chine.

Il aurait délivré son discours, reçu sa médaille et son diplôme et renouvelé son appel en faveur d’une réforme politique et juridique pacifique en Chine. Il aurait posé pour les photographes, accordé des interviews, goûté brièvement le sentiment de reconnaissance internationale et serait rentré chez lui.

Mais Liu Xiaobo se trouve derrière les barreaux. Il purge une peine de 11 ans d’emprisonnement pour «incitation à la subversion de l’Etat», car il est l’un des principaux auteurs de la Charte 08, manifeste qui appelle au respect des droits humains en Chine. Liu Xiaobo n’a cessé de faire valoir que sa condamnation bafouait tant la Constitution chinoise que les droits les plus élémentaires. Pourtant, comme beaucoup qui font en Chine le choix de s’exprimer, il a été sévèrement sanctionné.

Le règlement du Prix Nobel veut qu’il soit remis en personne au lauréat ou à un membre de sa famille proche. Liu Xiaobo ne pouvant être présent, pour la première fois depuis 1938, le Prix Nobel de la paix ne sera pas remis lors de la cérémonie. Son épouse aurait pu le recevoir en son nom, si elle n’avait été arrêtée par les autorités chinoises et placée en résidence surveillée à Pékin. Des dizaines de personnes qui souhaitaient assister à la cérémonie ont également été placées en détention ou se sont vu interdire de quitter la Chine.

Le gouvernement chinois croit sans doute avoir remporté une victoire, mais il se fourvoie. En dépit d’une campagne intense de pressions politiques, d’intimidations et de menaces, il n’a pas infligé de défaite à Liu Xiaobo, pas plus qu’au Comité Nobel. En effet, la chaise vide de Liu Xiaobo, dans l’hôtel de ville bondé à l’occasion de cette ­cérémonie, incarnera bien davantage que l’absence d’un seul homme.

Cette chaise vide évoquera les milliers de prisonniers politiques et de prisonniers d’opinion qui croupissent actuellement dans les geôles chinoises ou sont assignés à résidence, victimes de poursuites judiciaires et de persécutions pour avoir simplement eu le courage d’exprimer leurs opinions.

A l’instar de Tian Xi, pris au piège d’une faille juridique qui peut lui valoir d’être incarcéré pour une durée illimitée parce qu’il s’est battu pour obtenir des indemnités, après avoir contracté le VIH et l’hépatite lors d’une transfusion sanguine, alors qu’il était enfant.

Ou à l’instar de Zhao Lianhai, qui purge une peine de deux ans et demi de prison parce qu’il a cherché à obtenir justice pour les bébés tombés malades après avoir bu du lait frelaté.

Ou encore du militant des droits humains Chen Guangcheng, non voyant, maintenu en résidence surveillée de manière officieuse après avoir purgé une peine de quatre ans de prison pour avoir tenté d’intenter une action en justice contre les autorités qui avaient mené une campagne de stérilisations et d’avortements forcés dont ont été victimes des milliers de femmes de la province du Shandong.

Cette chaise vide ne manquera pas d’évoquer les efforts déployés par la Chine pour saboter la remise du Prix 2010, par le biais de pressions politiques, de menaces et de chantage économique, visant à inciter la communauté internationale à boycotter la cérémonie.

Force est de constater qu’en dépit des pressions et des menaces, la Chine n’a réussi à amadouer qu’un petit nombre de pays, ce qui témoigne du caractère inacceptable de ses sollicitations. Les gouvernements et les institutions internationales ne doivent pas céder face à ce type de pressions.

Ce 10 décembre, à l’occasion de la Journée des droits humains, les agissements de la Chine contribueront à braquer l’attention du monde entier sur son épouvantable bilan: des millions de citoyens contraints de quitter leur foyer en raison de projets de construction pharaoniques; les événements tragiques de la place Tiananmen; les violations des droits humains au Tibet; et les persécutions ciblant le mouvement Falungong.

On peut s’étonner qu’une nation aussi puissante que la Chine se sente menacée par un seul homme. La vérité est que Liu Xiaobo ne se résume pas à un seul homme. Il incarne les idéaux du Prix Nobel de la paix et les espoirs et les aspirations de millions de Chinois bâillonnés par la politique répressive de leur gouvernement.

Le gouvernement chinois a peut-être réussi à faire en sorte que Liu Xiaobo n’assiste pas à cette cérémonie mais, en son absence, sa chaise vide en dit long.

Amnesty International a reçu le Prix Nobel de la paix en 1977

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