Les deux hommes sont morts dans le même hôpital de Moscou, à quelques jours d’intervalle. Mikhaïl Gorbatchev, le premier et dernier président de l’Union soviétique, âgé de 91 ans, a fini d’emporter avec lui une époque révolue, qui fut sans doute celle d’un grand chaos, mais aussi de promesses de liberté progressivement, et systématiquement, étouffées depuis lors. La seconde mort est, peut-être, tout aussi emblématique. Il s’agit de celle de Ravil Maganov, l’un des patrons du groupe pétrolier Lukoil, qui semble s’être jeté par une fenêtre du 6e étage de la même clinique moscovite.

Longue liste de «suicides»

Lukoil est un géant des hydrocarbures, tenu en mains privées à l’inverse de Gazprom, et employant quelque 100 000 personnes. Le groupe avait fait parler de lui en contestant, dès ses débuts, le bien-fondé de la guerre lancée par le Kremlin contre l’Ukraine. La thèse – officielle – d’un suicide de son président est imaginable. Elle serait cependant beaucoup plus vraisemblable si cet acte ne s’ajoutait pas à une liste, désormais bien longue, de responsables du secteur pétrolier russe retrouvés morts depuis le début de l’invasion russe. On en compte près d’une dizaine, qui se seraient pendus ou auraient été tués dans leur piscine par des «rivaux», en Russie ou à l’étranger, parfois avec leur femme et des enfants.

Dans une décision hautement significative, Vladimir Poutine a annoncé qu’il ne se rendrait pas aux funérailles de Mikhaïl Gorbatchev, ce samedi. Il a mis en avant un bête conflit d’agenda pour ne pas rendre hommage à celui qu’il juge responsable d’une des pires erreurs de l’histoire, à savoir le démantèlement de l’Union soviétique. Il n’est pas prévu non plus qu’il assiste à l’enterrement du président de Lukoil.

La force, et elle seule

La Russie s’enfonce-t-elle, comme certains l’affirment, dans un système irrémédiablement autoritaire, voire franchement totalitaire? La brutalité avec laquelle la Russie de Vladimir Poutine a lancé, puis mené, sa guerre en Ukraine entre aujourd’hui en résonance avec ces morts «insolites», mais aussi avec les arrestations qui empêchent en Russie toute expression de critique envers le chef du Kremlin. Peu importe la vraisemblance des versions officielles apportées; au diable la logique et le droit. C’est par la force, et elle seule, que Vladimir Poutine entend asseoir son pouvoir et sa légitimité. Plus cette démonstration de force est excessive, mieux elle fonctionne.

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Entouré de siloviki, des «hommes forts» issus pour la plupart, comme lui, du KGB ou des services de sécurité, Vladimir Poutine s’est placé lui-même sur une voie sans retour. On utilise, avec raison, l’image d’un Mikhaïl Gorbatchev qui avait imprudemment soulevé le couvercle de la marmite soviétique, au risque de s’ébouillanter. Poutine, lui, a décidé de s’asseoir de tout son poids sur le couvercle. L’aboutissement, ici, c’est inévitablement l’explosion.