Revue de presse

Changement politique purement décoratif au Kazakhstan

Si Nazarbaïev, le satrape qui vient de passer près de trente ans à la tête de cet immense pays d’Asie centrale, a démissionné cette semaine, ce n’est qu’une façade. Les médias s’accordent à dire qu’il va encore tirer toutes les ficelles en coulisses

«Ils nous ont embarqués dans un fourgon de police et nous ont amenés au commissariat, où ils ont vérifié nos téléphones. Ils voulaient savoir si nous avions des liens avec l’opposition.» La police kazakhe a arrêté puis relâché ce jeudi plusieurs manifestants qui protestaient contre le changement de nom de la capitale de ce pays d’Asie centrale, rebaptisée du prénom de l’ex-président Noursoultan Nazarbaïev. Celui-ci a annoncé cette semaine sa démission après avoir passé près de trente ans au pouvoir.

Le Kazakhstan est gouverné par ce satrape presque octogénaire depuis quasi trois décennies, donc. Né en 1940 à Chemolgan, dans l’ex-République socialiste soviétique kazakhe, il est devenu président de la République du Kazakhstan en 1990, peu avant la dissolution de l’URSS. Accusé d’autoritarisme, il a été très largement réélu, à quatre reprises, entre 1991 et 2015. Et dans son pays, les manifestations doivent recevoir l’autorisation préalable des autorités locales pour être légales, ce qui se produit rarement pour les rassemblements à connotation politique.

Un vrai-faux départ

Cette semaine, le parlement kazakh réuni – soit la Chambre basse, le Majilis, et la Chambre haute, le Sénat – a décidé de rebaptiser la capitale du pays, Astana, en «Noursoultan» en l’honneur du «père de la Nation», le Yelbassi. Une pétition en ligne a rassemblé dès mercredi près de 36 000 signatures contre ce changement de nom, avant que le site ne soit indisponible au Kazakhstan. Mais bien qu’il quitte le pouvoir, Nazarbaïev devrait garder un rôle important dans la politique kazakhe en conservant des fonctions clés telles que la présidence du parti au pouvoir et celle du Conseil de sécurité. Ce qui semble réjouir ses voisins directs:

Signe de cette influence préservée, sa fille Dariga a été nommée à la tête du Sénat, tandis que la présidence par intérim est occupée par le loyaliste Kassym-Jomart Tokaïev, 65 ans, diplomate de carrière, polyglotte et «fidèle compagnon de route du leader national depuis des années». Ce, avant l’élection présidentielle prévue pour avril 2020, dans cet immense pays de 2 724 900 km2, une superficie équivalant à plus de 65 fois la Suisse. L’éminence grise «quitte la présidence, mais pas le pouvoir», donc, constate Courrier international.

Le dictateur a avoué avoir pris une «décision pas facile» et, tout en soulignant les avancées économiques et politiques indéniables enregistrées par le pays depuis trente ans, il a évoqué la nécessité de céder la place à la nouvelle génération, qui «relèvera de nouveaux défis» pour «rendre le pays encore meilleur», écrit le journal kazakh CaravanDécryptant ce message à la rhétorique pompeuse, la revue américaine Foreign Policy juge qu’il «ouvre la voie à un processus de succession opaque dans ce pays d’Asie centrale riche en pétrole qui compte 18 millions d’habitants».

Riche, certes, mais «Nazarbaïev a pillé le pays et laissé des millions de personnes dans la pauvreté. Maintenant, il a une capitale à son nom et a placé une marionnette à la présidence. Ensuite, il va probablement tenter de placer sa fille» à la tête de l’Etat, a dénoncé jeudi auprès de l’AFP le manifestant Askhat Akhmediarov. Pour l’heure, si l’autocrate est fier des progrès économiques accomplis depuis la chute de l’URSS, cela ne l’a pas empêché, le 21 février dernier, «au nom des intérêts du peuple kazakh», de limoger le gouvernement qui était en place depuis septembre 2016, avait relaté l’agence russe Fergana.

Motif de cette intervention musclée qui a très largement court-circuité les compétences du parlement, «la situation sociale et économique», qualifiée d’«insuffisante pour les temps modernes». Selon le chef de l’Etat, ce gouvernement n’avait «pas su créer les conditions pour une croissance économique autre que basée sur la vente de matières premières (pétrole, gaz, uranium, etc.)». Alors, «peut-on espérer un renouveau politique?» se demande le site Eurotopics.net.

Sur le modèle de Deng Xiaoping

Non, répond, à Varsovie, l’hebdomadaire Polityka: «De l’avis des experts, pas grand-chose ne changera au Kazakhstan. La nomination de Tokaïev au poste de président n’est qu’une façade. Par ailleurs, Nazarbaïev a récemment délégué certaines compétences du président au parlement. D’où l’hypothèse émise actuellement: il entend continuer à régner, sur le modèle de Deng Xiaoping, l’ex-leader de la République populaire de Chine, qui tirait les ficelles en coulisses alors qu’officiellement, il n’était que président de la fédération nationale des sports.» De quoi ricaner sur France Inter:

La Neue Zürcher Zeitung est du même avis: il «part mais ne part qu’à moitié». A Noursoultan, il y aura «garantie de continuité». L’ex-président «préserve un droit de veto sur toutes les questions importantes» et «il est difficile de dire si ce schéma peut constituer une issue viable au dilemme à la tête du pouvoir kazakh. Le péril d’un enkystement du régime et d’une perpétuation des coteries corrompues reste entier.»

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