Dommage de devoir faire campagne alors que tout va bien. Les premiers échanges en vue de ces élections montrent que le Conseil d’Etat vaudois aurait volontiers continué son travail dans la même configuration. Si les socialistes n’avaient pas poussé dehors Anne-Catherine Lyon, c’est ce qui serait arrivé. La génération au pouvoir en terre vaudoise a une telle habitude de travailler ensemble qu’elle n’imagine plus qu’il puisse en être autrement.

Pascal Broulis, Anne-Catherine Lyon et Pierre-Yves Maillard sont collègues depuis des lustres; ils se sont apprivoisés. Ceux qui sont arrivés après se sont fondus dans le système. Des alliances se sont mises en place, parfois hors du clivage gauche-droite. A juste titre, ce journal relevait récemment l’importance de la solidarité féminine. C’est donc probablement avec regret que tous les magistrats en place voient partir la cheffe du Département de la formation, de la jeunesse et de la culture. Elle fait partie de la famille, même si, comme dans toute famille, il y a des conflits et des rancœurs.

Quand Pascal Broulis explique que les charges sont maîtrisées et que l’augmentation de la dette se justifie, il coupe court à l’argumentaire de son camp

Face à l’extérieur, ce collège gouvernemental est d’une redoutable efficacité. Il y a quelques jours, un débat télévisé a confirmé, s’il le fallait encore, que les magistrats en place se serrent les coudes. Philippe Leuba et Pierre-Yves Maillard ont attaqué avec la même virulence le candidat de l’extrême gauche. Plus surprenant encore, même l’enjeu du renversement de majorité semble caduc. Quand Pascal Broulis explique, lors de la présentation des comptes, que les charges sont maîtrisées et que l’augmentation de la dette s’explique avec de bonnes raisons, il coupe court à l’argumentaire de son camp. Les justifications de la droite pour reprendre le pouvoir à une gauche jugée trop dépensière tombent.

Aucune voix discordante

Derrière le concept de «compromis dynamique», expression très utilisée ces jours, c’est une vision commune des politiques publiques qui s’exprime au sein du collège. La croissance démographique et économique du canton est soutenue sans la moindre ambiguïté par les deux bords politiques, y compris par les Verts, comme tous les projets qui permettent au canton de rayonner hors de ses frontières. Aucune voix discordante ne s’est exprimée sur l’opportunité de l’organisation des Jeux olympiques de la jeunesse, ni sur le caractère grandiose du futur Musée cantonal des Beaux-Arts. Et sur les sujets qui pourraient provoquer des étincelles, telle que la politique de l’asile, gauche et droite absorbent avec le même flegme les critiques de l’extrême gauche et de l’UDC.

Cette génération qui aime passionnément le pouvoir ne pourra pas s’accrocher indéfiniment

Doit-on, pour autant, déplorer cette stérilisation du débat politique? Les Vaudois, eux, apprécient. Ils savent gré à cette génération de politiciens née dans les années 60 d’avoir mis un terme à la crise financière et pacifié les anciens conflits homériques. Ce n’est pas demain qu’on verra des manifestations de la fonction publique dans la rue. Les peuples heureux n’ont pas d’histoire.

Dans ce contexte, la nouvelle élue ou le nouvel élu aura fort à faire pour intégrer ce système fermé. Cesla Amarelle joue la seule carte possible, celle de la continuité des politiques publiques. Tandis que Jacques Nicolet tente de faire oublier d’où il vient en aseptisant son discours, même s’il commet de grosses maladresses, en témoignent ses récents propos sur Marine Le Pen.

Cette campagne est donc suspendue en l’air, comme une prolongation de l’état de grâce dont bénéficient les Vaudois. La fin de l’Histoire en terre vaudoise? Non évidemment. Le combat politique reviendra fatalement. Si 2017 n’annonce donc pas de changements majeurs, il n’en ira pas de même dans 5 ans. Cette génération qui aime passionnément le pouvoir ne pourra pas s’accrocher indéfiniment. Certains ont déjà fait savoir qu’ils rempilent pour une dernière législature, comme Jacqueline de Quattro et Pierre-Yves Maillard. Pour d’autres cela semble évident. Le changement, comme disent les slogans de campagne, ce sera pour… plus tard.

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