Les citoyens des villes suisses veulent des multinationales propres et responsables, des vaches avec des cornes dans les alpages, des loups libres dans les forêts. Ils ne peuvent pas tout avoir, bien sûr, mais l’état de bien-être où ils sont les pousse à vouloir partager leurs idéaux jusqu’aux limites du possible. L’électorat urbain suisse est progressiste, écologiste, et tendanciellement pacifiste car il a confiance en sa sécurité. Sur la base sûre d’où il voit le monde, l’audace lui vient comme naturellement.

Par exemple, l’initiative qu’il a acceptée dimanche – et que lui a volée l’électorat rural et conservateur – faisait sauter d’un coup deux frontières, celle qui divise le domaine public et le domaine privé, et celle qui territorialise le droit. Cherchant à percer le «secret des affaires» qui couvre l’ignorance feinte ou réelle d’une multinationale suisse des pratiques fautives de ses accointances étrangères, l’initiative entendait verser au domaine public des informations réservées jusque-là au domaine privé. Plus intrépide encore, par un raisonnement d’équivalence, «ce qui n’est pas permis à une entreprise en Suisse ne saurait lui être permis ailleurs», elle soumettait les fautes à la juridiction suisse. Les initiants s’emparaient politiquement de l’espace monde où est générée une fraction de la richesse nationale afin d’en réguler les conditions. Ils se donnaient le pouvoir de façonner l’ordre public élargi dans lequel la Suisse et les autres pays sont appelés à vivre.