Dessin

Quand Chappatte irrite Fox News

En caricaturant le président Donald Trump aux côtés de soldats à la frontière mexicaine, le dessinateur s’est attiré les foudres du clan républicain pro-armée. Un déchaînement qui traduit le climat de tension à la veille des «midterms»

Le coup de crayon de Patrick Chappatte vise souvent fort et juste. Ce week-end, il a fortement irrité la très conservatrice chaîne américaine Fox News. Cause du grief: un dessin publié vendredi sur le site du New York Times représentant le président, Donald Trump, en compagnie de militaires aux abords de la frontière mexicaine. «Je me suis enrôlé pour combattre au Moyen-Orient», clame un soldat. «Pas pour les midterms», souffle un autre.

Dans son émission du soir, le présentateur de la chaîne d’information en continu, Tucker Carlson, a dit tout le mal qu’il pensait de cette «caricature» hébergée par le célèbre quotidien new-yorkais. «Ce croquis dit tout de leur perception de l’Amérique, de ce qu’ils pensent de vous, c’est vraiment incroyable!» a-t-il lancé, outré, à l’électeur/spectateur. Si Fox News a récemment renoncé à diffuser l’intégralité des meetings électoraux du président pour des raisons économiques, sa ligne éditoriale pro-Trump n’a pas faibli pour autant. 

L’interprétation du dessin le prouve. «J’ai d’abord cru à une parodie élaborée par l’esprit tordu de la gauche américaine, mais non c’est bien réel, et c’est dans le New York Times, s’offusque Tucker Carlson. Selon ce journal, s’enrôler dans l’armée, ce n’est pas défendre son propre pays, mais être expédié dans un pays inconnu sans liens avec les Etats-Unis pour y tuer des gens sans raison, voire y perdre la vie.»

Les youtubers ne sont pas en reste. «NYT pense que nos troupes veulent combattre au Moyen-Orient au lieu de protéger la frontière américaine: #WrongAgainJournocrats», lance l'un d'eux. «Lorsqu’un pays est sous la menace imminente d’une invasion, et c’est exactement ce qu’est cette caravane de migrants, c’est le devoir de nos militaires de défendre nos frontières», renchérit un autre. 

Dans le flot d'accusations, certains volent au secours du dessinateur. «Critiquer les institutions, y compris l’armée, est un symptôme d’une démocratie saine», estime un internaute. D’autant que «de la part de Fox News, une attaque, surtout violente, devient un compliment…» souligne un autre.

Instrumentalisation de l'armée 

Sur Twitter, Chappatte persiste et signe. «Ce dessin a beaucoup énervé Fox News et d’autres, écrit-il en légende. Un indice pour ceux qui ne comprennent pas: il ne s’agit pas ici d’épingler l’armée américaine, mais la politique de Donald Trump qui envoie des troupes à la frontière.» En ligne de mire, l’instrumentalisation de l’armée dans la campagne des «midterms». «Le terme «Middle East» n’a été choisi que parce qu’il y faisait écho.»

Appuyer «là où ça fait mal» 

Assailli par les internautes courroucés en début de week-end, le dessinateur a cru à un violent «shitstorm», comme l’a récemment vécu sa consœur du Washington Post Anne Telnaes. «Quand tu as ton dessin sur Fox News, c’est que tu as mis le doigt là où ça fait mal, glisse-t-il au téléphone. En définitive, malgré des centaines de commentaires désapprobateurs, essentiellement issus du clan républicain pro-armée, les likes ont pris le dessus.»

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Que retenir de cette «expérience»? «Elle en dit long sur l’atmosphère extrêmement polarisée qui règne aux Etats-Unis: quiconque prend la parole doit être pour ou contre la nation, pour ou contre l’armée. Quiconque émet une critique contre le gouvernement est immédiatement qualifié de traître démocrate, libéral, complètement déconnecté de la réalité.»

«Que des interprétations»

«On voit également que l’armée est un sujet ultrasensible, presque sacré, poursuit Patrick Chappatte. La plupart des internautes s’acharnent sur quelque chose que le dessin ne dit pas. Le présentateur part du croquis pour établir sa propre théorie sur le rôle de l’armée. C’est très révélateur du traitement médiatique aux Etats-Unis. Il n’y a plus de réalité, il n’y a que des interprétations.»

A ses yeux, la principale menace sur la liberté de la presse aujourd'hui ne vient pas des islamistes radicaux mais des réseaux sociaux, ceux-là mêmes qui peuvent également offrir au dessin une incroyable caisse de résonance.

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