Débat

Charles Kleiber: «La démocratie directe peut tuer le populisme»

A l'occasion des conférences qui se tiendront ce samedi dans les cadre des «Disputes de la Maison de la Paix» à Genève, l'ancien Secrétaire d’Etat à l’éducation et à la recherche s'engage pour montrer sur les chances qu'offre la démocratie directe

Ce devait être une fête. La démocratie et le marché nous avaient promis l’émancipation des peuples, avec à la clé, la prospérité et la paix. Résultat: nous n’avons jamais été aussi riches, libres, en bonne santé. L’extrême pauvreté n’a jamais autant reculé. L’espérance de vie n’a jamais été aussi longue, les femmes aussi autonomes. C’est ce que disent les chiffres.

La fête est finie

Mais jamais les inégalités n’ont été aussi grandes. Jamais autant de manières différentes de voir le monde n’ont été en conflit. Jamais le respect, jamais la confiance, n’ont été aussi faibles. Jamais le désarroi et le sentiment d’insécurité n’ont été aussi grands. C’est ce que disent les passions. Le progrès? Oublié. La justice? On ne sait plus. Le bonheur? On verra plus tard. Des millions de terriens ont oublié leur marche immémoriale vers le progrès. Ils se sentent lâchés, le monde se construit sans eux, la haine circule, la colère gronde. La fête est finie.

Le modèle démocratique est en danger. Quand l’injustice et la violence s’installent, quand les libertés publiques reculent, quand la sécurité n’est pas garantie, les peuples se détournent. Beaucoup se donnent à l’autorité ou choisissent la servitude volontaire. Combien de démocraties sont usées par les promesses non tenues? Sur leurs rêves brisés, naissent des dictatures. Rassurez-vous: elles seront douces.

Quand on apprend par la rumeur

Ses ennemis? Nous. Quand on apprend par la rumeur, quand on ne parle qu’à ceux qui partagent nos idées, quand on ne regarde que ce que l’on voit, quand la presse libre meurt ou s’affaiblit, comment résister aux idéologies et à tous les marketing?

Comment faire parler les faits, comment affronter le réel? Quand, plus on en a, plus on en veut, comment résister à la démesure, poser des limites, revenir à la mesure? Quand la loi du plus fort devient la norme, quand le plus fort emporte tout, quand la course au fric creuse un désert moral, comment instituer la justice? Ses ennemis? Nous, notre passivité, nos faiblesses, notre solitude, nos archaïques désirs de possession. «Oserais-je le dire au milieu des ruines qui nous environnent? Si les citoyens continuent à se renfermer dans le cercle étroit de leurs petits intérêts domestiques (…) je tremble, je le confesse, qu’ils ne se laissent si bien posséder par un lâche amour des jouissance présentes, que l’intérêt de leur propre avenir et celui de leurs descendants disparaisse», disait Alexis de Tocqueville. C’était en 1840.

La démocratie directe peut surtout tuer le populisme

La démocratie est un combat. Il se nourrit de l’affrontement pacifique des différences. Je me révolte donc je suis, je prends position donc j’existe, je résiste donc je m’inscris dans une histoire qui me relie à la Grèce, aux Lumières, aux combats de la Suisse en train de naître.

Oui la démocratie directe est sensible aux extrêmes. Mais elle est inscrite dans le granit de nos montagnes. Oui l’initiative a été inventée par des populistes pour des populistes. Mais elle peut devenir le juste instrument de la délibération électronique. Oui la démocratie directe peut faire le lit du populisme. Mais elle peut surtout le tuer.

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La forme de l'espoir

Plus de représentation? Mais la représentation est consubstantielle de la corruption. La démocratie est fragile. Mais démocratie first: on ne lutte pour la démocratie que par plus de démocratie, plus de délibérations, plus de responsabilités citoyennes. Le populisme n’est qu’une ancienne stratégie de quelques élites pour battre leurs rivaux, pour faire taire le peuple au profit des masses et des hommes providentiels. La démocratie est une épreuve. Elle nous adresse une seule question, toujours la même: que ferons nous de notre liberté?

Cette épreuve a la forme de l’espoir. Car, disait Borges, qui nous parle du cimetière des rois à Genève, «qu’importe la lâcheté s’il y a sur terre un seul brave, qu’importe la tristesse s’il y a dans le temps quelqu’un qui se dit heureux?»


Charles Kleiber a été Secrétaire d’Etat à l’éducation et à la recherche de 1997 à 2007, après avoir été chef du Service de la santé publique du canton de Vaud puis directeur du Service des Hospices cantonaux vaudois.

Il a réalisé un court-métrage, «La démocratie à l’épreuve de la mondialisation», qui sera projeté samedi 28 janvier à l'occasion des «Disputes de la Maison de la Paix» consacrées aux «Défis de la démocratie suisse», un événement organisé en partenariat avec Avenir Suisse et de Foraus. Institut de hautes études internationales et du développement, Maison de la Paix, Chemin Eugène-Rigot 2, 1202 Genève, 14h30.

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