«Rien à foutre de plaire au plus grand nombre, de séduire les masses tristes et de charmer les diplômés ennuyeux. Rien à foutre de rien. Cette nef de fous et de lâches souhaitait notre mort. Les religieux parce qu’on avait blasphémé, les autres parce que Charlie Hebdo avait toujours été une anomalie dans le paysage médiatique français.» Cinq ans après, les mots de Laurent Sourisseau, dit Riss, caricaturiste et auteur de bande dessinée français, directeur du magazine satirique français, sont clairs: il faut persister, dessiner et signer.


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Car cinq ans après, oui, aussi bien le Genevois Gérald Herrmann sur Radio Lac que l’organisation Reporters sans frontières (RSF) et deux rapporteurs spéciaux de l’ONU appellent les organisations internationales et les Etats à protéger les journalistes face à une montée de l’intolérance religieuse. Lors d’une conférence de presse à Paris, le secrétaire général de RSF, Christophe Deloire, a estimé que les leçons de l’attentat contre l’hebdomadaire satirique français n’avaient pas été tirées, rapporte l’Agence France-Presse.

C’est que seulement huit pays ont supprimé la notion de blasphème de leur cadre juridique depuis cet événement tragique, mais 69 continuent de le réprimer, et quelques pays le punissent encore de la peine de mort, comme la Mauritanie, le Brunei, le Pakistan, l’Iran ou l’Afghanistan. «A une époque où la désinformation est de plus en plus prégnante du fait de la multiplication des médias et où le moindre blogueur s’érige en journaliste quand il n’exprime que sa seule opinion, voire colporte des ragots», Charlie est donc bien seul, déplore L’Alsace.

Le fameux #JeSuis Charlie, «comme la mobilisation financière pour sauver le journal, n’était pas un blanc-seing», pour le quotidien mulhousien. C’était «simplement la volonté de défendre le pluralisme de la presse comme des opinions face à un politiquement correct qui galope». Mais au-delà, «comment dessiner la perte d’un être cher?​» s’interroge la Frankfurter Allgemeine Zeitung (FAZ), citée par Courrier international. Parmi les membres historiques qui ont survécu se trouve le dessinateur Luz […]. Le 7 janvier 2015, jour de son anniversaire, celui-ci est en retard, car «sa petite amie ne l’a pas laissé sortir de la maison à temps pour la conférence de rédaction. Lorsqu’il arrive au journal, l’horreur a déjà eu lieu.»

Depuis, Luz a publié deux bandes dessinées. La première, Catharsis, est sortie en 2015. «Tout est pardonné», titrait, au lendemain du massacre, le 1178e numéro – dit «des survivants» – de l’hebdo dont il assurait la une. «Problème: depuis, les comptes n’ont pas été soldés. Terreau propice du djihadisme, la radicalisation étend son emprise au sein de la communauté musulmane. Dans les quartiers, elle prospère poursuivant son travail de sape des fondations du vivre ensemble, par l’entremise de prédicateurs instrumentalisant les atteintes à la laïcité», estime Le Républicain lorrain.

Alors, «pour y arriver», à cette catharsis, Luz «s’est battu contre le traumatisme à la pointe de son crayon, contre les cauchemars et contre la haine, contre les crises d’angoisse et un stupide sentiment de culpabilité, contre la récupération politique et contre une peine qui s’est dévoilée progressivement abyssale», décrit le Tages-Anzeiger:

Une épreuve si douloureuse qu’il quitte, peu après la sortie du livre, la rédaction de «Charlie Hebdo». Il était au bout du rouleau, tout en lui s’était éteint

Et quoi, cinq ans après «cette ferveur née de l’effroi, soudant une nation entière et derrière elle une partie du monde»? «Peu de choses en réalité», répond La Nouvelle République du Centre-Ouest. «Les intérêts catégoriels et individuels ont repris le pas. La société ne s’est pas ouverte et libérée, mais au contraire crispée et cloisonnée. Les horizons se sont repliés à mesure que les espaces d’échanges prétendaient s’élargir et se multiplier. Une nouvelle charia est née prônant la pensée molle et formatée, s’afflige le Charlie d’aujourd’hui. Il résiste dans son camp retranché, incarcéré dans ses souvenirs et les contraintes de sécurité. Mais il respire encore et il vit, lui.»

D’ailleurs, en 2018, Luz est revenu sur les faits en publiant ses Indélébiles. Pour la FAZ, l’ouvrage est autant une «étude de cas sur les survivants» qu’un livre «complètement politique, car la question de la liberté d’expression et la volonté de la défendre y sont omniprésentes». «Surtout, la BD permet de faire revivre des personnalités disparues comme Charb ou Cabu.» Une vraie «célébration du métier de dessinateur», renchérit le Tagi. Même si «le dessin de presse a perdu de son mordant», dit Le Figaro, surtout depuis que le New York Times a décidé d’y mettre un terme, en juin 2019.

Pour exorciser les diableries du souvenir, «d’autres ont préféré les mots», poursuit Courrier int'. C’est le cas de Riss, qui a publié Une minute quarante-neuf secondes à la fin de 2019, «un récit dans lequel il articule pensées très intimes et plaidoyer politique», selon Le Soir. «Un livre magistral dans lequel il ne rend pas seulement hommage à ses amis, mais où il explore son rapport intime à la mort et livre des vérités comme des coups de poing. On dit souvent qu’un dessin vaut mieux qu’un long discours, explique-t-il. C’est sympa pour les dessinateurs, mais ce n’est pas toujours vrai. Un dessin est toujours un raccourci. Il va tout de suite à la conclusion sans passer par le raisonnement: c’est d’ailleurs ce qui provoque l’effet comique»…

… L’écriture, c’est l’inverse: il faut l’emmener par tous les chemins

Pour Charlie toujours, Riss poursuit au jour le jour «une tâche presque impossible», indique encore le quotidien bruxellois: «Maintenir l’esprit de la satire malgré la douleur et le deuil.» Libération ajoute: «Avec un courage insigne, malgré une vie bunkérisée, un isolement physique déprimant», la rédaction entretient «la flamme de l’humour corrosif et poursuit sa tâche de liberté, sans concession à l’intolérance ou à la vindicte».

Des sentiments et des professions de foi qui risquent d’être exacerbés dans pas si longtemps, puisque le procès des attentats de Charlie Hebdo se tiendra à Paris du 4 mai au 10 juillet 2020.


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