Charivari

La chasse aux harceleurs me fait peur

OPINION. C’est magnifique que les femmes parlent enfin et dénoncent les mâles qui les ont blessées et humiliées. Mais ce changement sociétal risque de signer la fin de la drague spontanée, par souci de sécurité des deux côtés. Et ça, ça craint, dit notre chroniqueuse

Bien sûr, je suis heureuse et fière que la parole se libère. Je jubile à l’idée que des centaines de femmes trashées, humiliées, oppressées par des mâles aussi grossiers que décomplexés puissent enfin se lever et dire: ça, je ne veux plus! Je ne veux plus être traitée comme un morceau de viande qu’on renifle, qu’on palpe ou qu’on enfile. Je veux pouvoir me balader presque à poil si ça me chante, sans être réduite à ce que je montre.

Mon corps m’appartient, il n’est la propriété de personne à part moi et aucun regard, aucune main, aucun commentaire ni aucun acte ne le salira plus jamais. Le changement sociétal qui a été entamé ces jours-ci est un soulagement, une libération que l’on doit à des années de combat féministe mené par des femmes et des hommes de bonne volonté. Chapeau bas.

Mais une part de moi a peur aussi. C’est sans doute une part crypto-réac qui a incorporé la domination masculine au point d’y être inconsciemment attachée. Ou une part sentimentale nourrie aux films mélos dans lesquels l’homme s’illustre en sauveur de la femme éplorée. Ou encore une part poétique dans laquelle je sens intimement que l’amour n’est pas fleuve tranquille, mais abandon, trouble, sensations contradictoires et confusion… Allez savoir.

Un quotidien gris souris

En tout cas, je crains une société où le contrôle sans faille de l’homme sur lui-même serait la loi. Un quotidien gris souris dont tout regard gourmand, toute embrassade appuyée, toute invitation coquine seraient bannis. J’aime sentir le frisson du désir. Et, comme je l’ai dit la semaine passée, j’aime que les gens s’aiment. Or, pour s’aimer, il faut pouvoir le déclarer, le montrer, sans craindre que le ciel nous tombe sur la tête en cas d’ardeur non partagée. Autrement dit, il faut pouvoir draguer sans redouter les foudres de l’être convoité.

Or, vu le climat général et vu que, selon l’article sur le harcèlement sexuel inscrit dans la loi fédérale sur l’égalité, «ce qui compte n’est pas l’intention de la personne qui importune, mais la manière dont la personne concernée perçoit et ressent son comportement», beaucoup d’hommes n’osent déjà plus se lancer en live. Ils se réservent pour la drague électronique qui permet à la femme de filtrer, de googler l’intéressé et de se sentir ainsi protégée. C’est triste? Oui, c’est même fada, comme dirait Pagnol. Complètement flippant, ce monde aseptisé qui exclut la spontanéité! C’est en cela, en vertu de ce type de dérives déjà largement à l’œuvre, que la chasse aux harceleurs et le climat qu’elle induit me font peur.


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